Pas juste une élection américaine

Les élections américaines ont un impact sur 7 milliards de personnes, et pas seulement 330 millions. Le dernier débat jeudi soir, à Nashville (Tennessee), entre l’ancien vice-président démocrate Joe Biden et le président républicain Donald Trump a montré pourquoi la réélection de celui-ci confirmerait la perception du déclin américain et serait un désastre ressenti bien au-delà des seules frontières américaines.

D’une durée de 90 minutes, la joute oratoire s’est tenue dans le contexte d’une pandémie qui a déjà coûté la vie à plus de 200 000 Américains, d’une économie considérablement affaiblie qui a laissé d’innombrables chômeurs et a exacerbé les tensions autour des relations raciales aux États-Unis à la suite de plusieurs fusillades impliquant la police.

Dès le début du débat, sa modératrice, la journaliste Kristen Welker, de NBC News, a décliné aux Américains une longue liste d’horreurs, rappelant le nombre de personnes hospitalisées et les milliers de personnes qui sont mortes depuis le dernier débat entre les deux candidats. Le pays, a déclaré Mme Welker, «se dirige vers une nouvelle phase dangereuse».

Biden a renchéri: «Si vous n’entendez rien d’autre de ce que je dirai ce soir, écoutez ceci», a-t-il dit, s’adressant aux plus de quatre-vingt-dix millions de ses compatriotes qui suivaient le débat. Toute personne responsable du plus grand nombre de morts que le pays a enregistré «ne devrait pas rester président des États-Unis d’Amérique».

Les intérêts personnels de Trump ont grandement travesti la politique intérieure et celle étrangère américaines. De même, ses politiques erratiques ont permis et encouragé l’épanouissement du nationalisme et de l’autoritarisme dans le monde entier.

L’incohérence et l’ignorance de Trump, son inaptitude générale à l’égard des hautes fonctions de l’État, et le traitement inamical réservé aux partenaires américains, ont grandement accéléré le déclin des États-Unis.

Et précipité l’effondrement d’un ordre mondial libéral dont, si l’on peut légitimement critiquer les terribles défauts et hypocrisies, on doit néanmoins reconnaître le mérite dans la création d’un environnement international propice à une prospérité sans précédent des nations.

Ainsi, pour les alliés américains en Occident et dans le reste du monde, une victoire de Trump le 3 novembre constituerait la plus grande menace en matière de sécurité nationale et internationale et serait sans doute vécue comme une déception. Pour les adversaires américains – notamment la Russie de Vladimir Poutine et la Chine de Xi Jinping – ce serait une autre inédite opportunité.

Déjà, la Chine émerge comme le grand gagnant de la présidence de Trump. Par exemple, l’inquiétude intérieure en Chine au sujet de la manipulation du coronavirus et de la dissimulation d’informations essentielles a été atténuée non seulement par la censure, mais aussi par l’effroyable réponse des États-Unis.

La réputation internationale des États-Unis a chuté dans des proportions rarement atteintes dans le passé. Aujourd’hui, même des pays comme le Canada et la France, traditionnellement attachés à la démocratie et aux valeurs libérales, trouvent peu d’inspiration auprès d’un pays dont le président se dresse lui-même en ennemi intime.

Certes, l’affirmation croissante par Pékin des muscles robustes de la Chine lui fait des ennemis. La répression brutale du mouvement prodémocratie à Hong Kong et les nouvelles de la détention et de la stérilisation présumée des Ouïghours dans la province chinoise du Xinjiang sont horribles et ont grandement entaché l’image internationale déjà problématique de la Chine.

Il en est de même de l’arrestation, suivie de la détention en Chine, jugée largement arbitraire, de deux Canadiens, à la suite de l’arrestation au Canada de la femme d’affaires chinoise Meng Wenzhou à la demande du gouvernement américain.

Mine de rien, le rejet des institutions multilatérales par les États-Unis permet à la Chine de se positionner comme un acteur responsable et un leader mondial.

Alors que des incendies de forêt meurtriers faisaient rage en Californie, Donald Trump s’interrogeait sur le réchauffement climatique mondial. Au même moment, Xi Jinping promettait, de son côté, que son pays serait neutre en carbone d’ici 2060.

Pour toutes ces raisons, le dernier débat présidentiel américain était particulièrement suivi dans le monde. Mais, dans un tel contexte caractérisé par l’exacerbation de la polarisation politique aux États-Unis, les débats ont-ils vraiment une importance pour le résultat de l’élection?

On se souvient qu’en 2016 les débats avaient fait quelque peu bouger les lignes en faveur de Donald Trump. Mais aussi l’intrusion présumée des Russes dans la campagne présidentielle américaine et la réouverture par le FBI de l’enquête sur les e-mails de Hillary Clinton, avaient été jugées très préjudiciables à la candidate démocrate.

Mais peut-être pas cette fois, c’est-à-dire à quelques jours d’une élection où plus de 47 millions d’Américains ont déjà voté et où le nombre de personnes qui se disent indécises est à peu près égal au nombre de personnes qui mentent.