Un théâtre toujours vivant…dans les livres

En ces temps où les productions théâtrales sur scène se font rares, la publication des textes demeure un moyen de rester en contact avec la dramaturgie d’ici. Voici deux œuvres acadiennes récentes très différentes l’une de l’autre, mais audacieuses tant dans le propos que dans la forme.

Overlap, Céleste Godin

Le 29 octobre 2020. Overlap de Céleste Godin vient tout juste de paraître aux Éditions Prise de parole. Gracieuseté.

 

Quel bonheur de retrouver ce texte savoureux de Céleste Godin. Une œuvre théâtrale déjantée qui dresse un portrait de Moncton autour des relations interpersonnelles. Comme le mentionne l’auteure, Moncton a souvent inspiré les écrivains, mais d’un point de vue humano-géographique en nommant des rues, des lieux ou des noms de personne. Dans cette œuvre, elle cite rarement la ville, mais décrit plutôt la dynamique des relations humaines. Elle s’est inspirée bien sûr de sa propre expérience.

Montée en 2019 par Satellite Théâtre avec cinq comédiens-créateurs, cette pièce composée d’une suite de tableaux se déroulant à un rythme effréné est conçue comme un monologue à plusieurs voix qui parfois se chevauchent. Le livre est un peu moins étourdissant que la pièce puisque les répliques sont détachées. Cela permet ainsi d’apprécier pleinement l’œuvre qui aborde des sujets parfois difficiles et qui jettent aussi un regard critique sur divers enjeux sociaux, culturels et humains dans une ville où il est pratiquement impossible d’être anonyme. On y retrouve aussi quelques tableaux plus légers comme le guide du «partyer averti». «Un bon party peut tout changer. Chaque soirée a le potentiel de te remplir de rencontres, d’abondances, d’anecdotes, de nouvelles découvertes et de leçons de vie.» On sourit, on pleure et on réfléchit.

La pièce comporte deux volets: des monologues plus longs portés par la voix de l’auteure qui nous présente sa vision du monde et des fragments de dialogues tirés de conversations entendues dans des partys. Or certains dialogues qui mélangent le chiac au français se prêtent peut-être mieux à la scène qu’à la lecture.

Overlap se veut un théâtre documentaire plus que fictif. Céleste Godin souligne que ce texte écrit en 2018 est comme un voyage dans le temps ou une capsule temporelle qui date de l’époque des partys de maisons bondées. Ce qui ne serait même plus possible en 2020 puisque les gens doivent se côtoyer à deux mètres de distance. Ça évoque donc le bon vieux temps.

Ce premier texte de théâtre de l’auteure acadienne annonce un avenir très prometteur. D’ailleurs, elle travaille à l’écriture d’une nouvelle pièce pour Satellite Théâtre. (Éditions Prise de parole, 2020). ♥♥♥½

Dîner pour deux, Caroline Bélisle

«Faire un rôti tendre juteux parfait c’est comme pour un mariage réussi il faut suivre la recette. Voyez la viande? C’est André, Moi je suis les épices», déclare Johanne en ficelant un rôti. Cette citation donne un peu le ton à cette œuvre de Caroline Bélisle. Il y a dans cette satire de la vie parfaite une touche d’absurde, de désarroi et de tragique. Comment atteindre la perfection? Voilà ce que s’est donné comme mission le couple formé de Johanne et André qui a tout planifié jusqu’à ses relations sexuelles. L’action se déroule principalement dans la cuisine moderne du couple qui jour après jour répète la même routine. André qui travaille dans un immeuble à bureaux rentre toujours à la maison à la même heure. Johanne, épouse à l’apparence parfaite qui s’occupe de l’éducation de leur fille et de l’entretien de la maison, refait sans cesse le même rôti.

Que cache cette quête de la perfection et qu’arriverait-il si l’horloge se déréglait? Ainsi se dessine l’action de la pièce qui remet en question le rapport à l’image. André qui attend avec impatience une promotion devient de plus en plus angoissé, tandis que Johanne commence à déroger de sa routine à la suite d’un avortement. La tristesse et la révolte s’installent en elle et petit à petit, les choses se bousculent.

Caroline Bélisle réussit à présenter avec une certaine désinvolture ce récit qui peut paraître tragique. On est loin du réalisme. La fin est surprenante et peut même s’avérer dérangeante. On s’étonne, mais on se dit que finalement l’auteure a voulu pousser la démence jusqu’au bout. Si la production sur scène m’avait laissée un peu perplexe, le livre apporte une nouvelle perspective et plus de profondeur à cette œuvre. Produite par le Théâtre populaire d’Acadie, Dîner pour deux a été présentée en tournée au Nouveau-Brunswick au début de 2020. (Éditions Perce-Neige, 2020). ♥♥♥½