Jean Campagna, le «sorcier» de Beaubassin

En Acadie coloniale, une seule personne a subi un procès pour sorcellerie: Jean Campagna.

Originaire d’Angoulins, tout près de La Rochelle, dans l’ancienne province d’Aunis, Jean Campagna arrive en Acadie en 1670 comme engagé en compagnie du nouveau gouverneur Hector d’Andigné de Grandfontaine. Il semble y être à son service. Il restera avec lui environ trois ans à Pentagouet (Maine), où Grandfontaine avait d’abord installé son gouvernement.

Il est ensuite à Port-Royal où il fait la connaissance de certains Acadiens qui projettent de s’installer dans le nouvel établissement de Beaubassin.

Après avoir terminé son engagement, Campagna décide de poursuivre son aventure lui aussi à Beaubassin, car il a déjà travaillé en France sur des terres endiguées. Le nouveau seigneur de l’endroit, Michel Le Neuf de La Vallière, l’embauche pour l’aider à aménager son domaine.

La Vallière avait bien besoin de main-d’œuvre car les Acadiens de Beaubassin avaient contesté devant la cour avec succès la corvée que le seigneur de La Vallière voulait leur imposer.

Jean Campagna tente de s’intégrer dans la communauté acadienne naissante, mais il n’a pas grand succès: on le considère comme dangereux et indésirable peu après son arrivée.

Plusieurs années plus tard, 1684, La Vallière l’emprisonne. On l’accuse de sorcellerie. Après avoir été détenu pendant neuf mois dans la résidence du seigneur, Jean Campagna est emmené à Québec afin d’y être jugé par la Prévôté, soit la cour de justice de première instance.

Le procès pour «maléfice et sortilège» débute au début juin 1685. Campagna a 50 ans. Son procès est mené par René-Louis Chartier de Lotbinière, lieutenant général civil et criminel, responsable de la Prévôté.

Première page du compte-rendu du procès pour sorcellerie de Jean Campagna à la Prévôté de Québec, juin 1685.

La plupart des témoignages contre lui avaient été recueillis à Beaubassin au cours de l’année précédente Deux personnes témoigneront directement lors du procès à Québec.

En gros, on lui reproche «d’envoûtements touchant temporairement des outils, du bétail ou des personnes et, par la réalisation de ces mêmes sortilèges, de la mort de plusieurs têtes de bétail et de certains individus.»

Les accusations semblent parfois anodines. Andrée Martin déclare par exemple avoir vu l’accusée à l’île de la Vallière, près de Beaubassin, avec «une bande de sorciers». Campagna va répondre à cette affirmation en disant qu’il s’est rendu quelques fois à cette île pour «boire de l’eau-de-vie avec les gens de l’endroit».

Les témoignages de Thomas Cormier et surtout de sa femme Marie-Madeleine Girouard sont plus complexes. Thomas Cormier raconte qu’un soir, Campagna, un peu ivre, lui dit qu’il aimerait marier sa fille. Le père lui répond qu’il faudra qu’il revienne le lendemain demander à sa femme. Celle-ci affirme que Campagna est effectivement revenu le lendemain, mais avec un fusil. Marie-Madeleine Girouard lui a refusé la main de sa fille, ce à quoi Campagna lui aurait répondu qu’il lui arriverait malheur.

Roger Quessy (Caissie) a témoigné qu’au printemps de 1684, Campagna s’est rendu chez lui avec une bouteille d’eau-de-vie et il affirme être tombé malade huit jours plus tard, en plus de «trois vaches, une jeune taure et deux boeux». La Vallière est alors allé voir Campagna et lui a demandé «d’arrêter ses sortilèges ou sinon il allait lui passer son épée au travers du corps.» Le lendemain, tous les animaux étaient guéris.

La fille de Roger Quessy, Marie, âgée de 16 ans, va raconter à son tour qu’elle a vu Campagna peu après ces événements et qu’elle lui a dit que si c’était vrai qu’il avait fait mourir des bêtes, «qu’elle charirait le bois pour le faire brûler». Décidément, ce Campagna n’était pas l’homme le plus populaire de Beaubassin…

Mais les accusations les plus graves contre notre homme est d’avoir été responsable de la mort de deux personnes par ensorcèlement: François Pellerin et Marie Denys, la femme même du seigneur de Beaubassin, et fille du renommé Nicolas Denys.

La veuve de François Pellerin, Anne Martin, a affirmé que Campagna a «soufflé» dans l’œil de son mari. Selon sa déposition, celui-ci «aurait senti le mal lui monter à la tête et le soir, il fut attaqué d’une grosse fièvre chaude. Et deux jours après réduit à l’agonie, il a appelé plusieurs fois sa femme et lui aurait dit que c’était le dit Campagna qui le faisait mourir.»

Deux femmes vont témoigner contre Campagna au sujet de la mort de Marie Denys, dont Marie Martin, sœur de l’épouse de François Pellerin. Elle raconte que Campagna avait voulu donner du beurre qu’il disait «ensorcelé» à Marie Denys. Celle-ci lui aurait dit qu’il était un insolent. Elle a pris cependant le beurre et en a mangé sans y penser. Peu après, elle tombe malade et meurt.

Fin juin 1685, le verdict tombe: Jean Campagna est relaxé, la cour n’ayant reconnu «aucune preuve du crime». Campagna est libre, mais pas complètement. Il doit vivre dans une ville désignée et ne peut retourner à Beaubassin. On ne sait pas trop ce qui va arriver de lui. Le site généalogique de la famille Campagna dit va prendre le premier navire pour la France.

Une bonne partie des informations de cette chronique provienne de la thèse de maîtrise de Myriam Marsaud : «L’étranger qui dérange: Le procès de sorcellerie de Jean Campagna – Miroir d’une communauté acadienne, Beaubassin, 1685», présentée à l’Université de Moncton en 1993.