La France et le «choc des civilisations»

Les nouveaux attentats terroristes perpétrés sur le sol français ont mené à une réaffirmation spontanée de la nécessité de préserver la liberté d’expression, même dans le cas de choses que d’autres peuvent tenir pour sacrées. Ces attentats et les réactions qui ont suivi dévoilent du même coup les risques réels d’un nouvel affolement du monde.

Nice, jeudi 29 octobre, dans la matinée. Un Tunisien âgé de 21 ans est interpellé après avoir tué au couteau trois personnes – deux femmes et un hommes – à proximité et au sein de la basilique Notre-Dame-de-l’Assomption.

Deux des victimes ont été égorgées. Ce geste macabre a été reçu comme une tentative de reproduire la décapitation du professeur d’histoire-géographie, Samuel Paty, le 16 octobre, à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), dans des conditions particulièrement atroces.

De sinistres échos des attentats terroristes de 2015 et 2016 en France. Le 7 janvier 2015, les frères Chérif et Saïd Kouachi pénétraient armés dans le bâtiment abritant les locaux du journal satirique Charlie Hebdo, tuant onze personnes, dont huit membres de la rédaction. Ce fut le premier de trois attentats meurtriers de janvier 2015 en France.

Sur une note géopolitique déprimante, les nouvelles attaques ont réveillé de vielles querelles entre la France et la Turquie. Les déclarations du président français sur le «séparatisme islamiste» et la nécessité de «structurer l’islam» en France soulèvent l’ire d’Ankara.

En réaction, le président Recep Tayyip Erdogan avait ces commentaires lors d’un discours télévisé: «Tout ce qu’on peut dire d’un chef d’Etat qui traite des millions de membres de communautés religieuses différentes de cette manière, c’est : “Allez d’abord faire des examens de santé mentale”».

Un appel au boycott des produits français dans le monde musulman a également été lancé.

Les milieux mondains sont soudains anxieux. Sur Facebook, d’aucuns redoutent une «crise mondiale», qui viendrait se greffer sur «d’autres crises (économique, écologique, sociale, alimentaire, etc.) déjà à nos portes confinées et qui n’atttendront pas pour nous exploser dans la face quand l’étincelle de trop viendra».

Certains commentateurs et analystes parmi les plus sérieux exhument l’épineuse question sur les liens, prétendus ou réels, entre l’islam et la violence menée en son nom par des fanatiques qui s’en réclament.

Dans son livre controversé daté des années 1990, intitulé Le Choc des civilisations, le professeur américain, Samuel Huntington, décrivait un monde fondé non plus sur des clivages idéologiques «politiques», mais sur des oppositions culturelles plus floues, qu’il appelait «civilisations».

Dans ce monde, le substrat religieux tient une place centrale, et les relations sont souvent conflictuelles.

Dans des moments comme celui-ci, il est presqu’inévitable de voir les choses en termes manichéens. Et de penser, comme Huntington l’a postulé, que nous sommes engagés dans un «choc des civilisations», avec l’Occident d’un côté, et les musulmans, de l’autre.

Interpréter les choses en ces termes aussi radicaux reviendrait toutefois à déformer la réalité. D’une part, même s’il n’épouse pas la plupart des valeurs occidentales issues de la Réforme et des Lumières, l’Islam est loin d’être une religion monolithique.

Par exemple, en 2015, le Conseil musulman de France, le Conseil musulman de Grande-Bretagne et la Ligue arabe avaient tous condamné sans ambiguïtés les tueries perpétrées sur le sol français.

D’autre part, on ne doit pas oublier non plus que beaucoup de musulmans ordinaires, loin d’être du côté des djihadistes, prennent souvent les armes contre eux, et parfois au prix de leur vie (Irak, Afghanistan, etc.).

Certes, les civilisations occidentale et musulmane s’opposent à plusieurs importants égards: elles ont chacune leurs spécificités, leur identité, leur façon de penser et de voir le monde, et leur propre histoire.

Elles n’ont pas cessé de s’affronter depuis plusieurs siècles. Mais y a-t-il vraiment quelque chose au sujet de l’islam qui conduit inexorablement à la violence et au terrorisme?

D’aucuns conçoivent la montée du djihadisme dans le monde autant comme une guerre civile entre musulmans qu’une confrontation Est-Ouest. Dans leur quête de réponse à cette question, il est peut-être important que nos élites dirigeantes gardent le bon ton.

Les accords rompus, les alliances fragilisées, les démocraties libérales affaiblies, le basculement géoéconomique vers l’Asie, les menaces nationalistes, les risques écologiques sont autant de crises qui tendent à rendre notre monde incontrôlable.

Selon le président Macron, la France continuerait de défendre la publication des caricatures du prophète Mahomet. Le monde musulman ne décolère pas devant cette promesse jugée «irresponsable».

L’issue incertaine de l’élection présidentielle américaine du 3 novembre et la nouvelle vague de COVID-19 qui assaille de nombreux pays occidentaux mettent le monde au bord de ce qu’un analyste appelle «l’affolement».

Dans un tel contexte explosif, ne serait-il pas préférable de rechercher un juste équilibre entre l’éthique de la conviction et celle de la responsabilité?