Le discours du trône et les belles paroles

Le 17 novembre prochain, la lieutenante-gouverneure du Nouveau-Brunswick, l’honorable Brenda Murphy, livrera le premier discours du trône du nouveau gouvernement majoritaire dirigé par Blaine Higgs.

Le discours du trône est un évènement de grande importance, car c’est le moment où le gouvernement dévoile sa vision et ses priorités pour la session législative qui s’amorce.

Historiquement, de nombreux gouvernements n’ont pu résister à la tentation d’utiliser cette occasion pour nous présenter des visions grandioses, mais sans aucun lien avec la réalité.

Très haut dans le palmarès du pelletage de nuages figure le premier discours du trône du gouvernement de Shawn Graham, en 2007, lequel nous promettait ni plus ni moins que l’«autosuffisance» dans vingt ans.

Treize ans plus tard, force est de constater que jamais les Néo-Brunswickois n’ont autant compté sur l’argent des gens d’ailleurs pour assurer leur qualité de vie.

Les problèmes avec ces visions coupées de la réalité sont multiples. Elles nourrissent le cynisme. Elles affaiblissent le peu de confiance que les gens ont à l’égard de leurs dirigeants politiques. Pis encore, elles permettent au gouvernement d’esquiver toute responsabilité.

Qui va en vouloir à Shawn Graham d’avoir raté sa cible lorsque nous serons en 2027?

Qui même se souviendra de lui?

Le premier ministre Higgs, pour sa part, nous répète depuis des années qu’il n’est pas un politicien comme les autres. Est-ce donc dire qu’il est à l’abri de telles entourloupettes?

Si l’on se fie aux propos qu’il a tenus par le passé, il nous est permis d’en douter.

On se rappellera par exemple qu’en janvier dernier, lors de son discours sur l’état de la province, Blaine Higgs n’a pu s’empêcher de faire miroiter l’idée d’un Nouveau-Brunswick avec plus d’un million d’habitants en 2040.

Comme vision, cela sonne certes audacieux et accrocheur.

Or, le parallèle avec le gouvernement de Graham est inévitable. Qui se souviendra de ces belles paroles dans vingt ans?

Qui plus est, cette vision de Higgs n’est pas bien plus réaliste que celle de Graham, ce qui soulève la question de savoir si le gouvernement saisit bel et bien la dynamique démographique de la province.

Il est vrai que notre population a augmenté rapidement ces dernières années et que, projeté dans vingt ans, un tel rythme de croissance pourrait amener la province à près d’un million d’habitants.

Le hic, c’est que les forces mêmes qui produisent actuellement cette croissance vont se retourner contre nous au tournant de la prochaine décennie.

En effet, vers 2030, pratiquement tous les baby-boomers auront quitté le marché du travail, ce qui signifie que le vaste flot d’emplois vacants qui attire présentement tant des gens de l’extérieur de nos frontières va se tarir. D’ici là aussi, les baby-boomers auront malheureusement commencé à nous quitter en grand nombre car les plus âgés auront presque 85 ans.

Bref, dans dix ans, notre principal défi ne sera pas de faire croître nos rangs autant que d’éviter, voire même de gérer le déclin.

Cela dit, il n’y a rien de mal à rêver un peu. Une vision inspirante peut faire des merveilles—tant et aussi longtemps qu’elle soit ancrée dans la réalité.

Sinon, ce n’est qu’une illusion qui sert à détourner notre attention d’un état de banqueroute intellectuelle quant aux gestes concrets à poser pour améliorer notre sort dès aujourd’hui.

Le Nouveau-Brunswick n’a plus de temps à perdre. Tant qu’à utiliser notre imagination, plutôt que de pelleter des nuages, pourquoi pas nous appliquer à trouver des solutions ambitieuses à la hauteur de nos défis urgents, comme l’immigration et le logement abordable, l’harmonie entre les régions, la santé, l’environnement et bien d’autres?