Un empire s’écroule

Soulagé ou paniqué? Au moment où j’écris cette chronique, des millions d’Américains se dirigent vers les bureaux de vote pour le meilleur ou pour le pire. Aux dix minutes, je ressens des bouffées d’optimisme, comme des bulles d’air frais qui jaillissent du cœur. Malheureusement, cet optimisme disparaît rapidement sous l’effet du doute anxiogène qui m’assaille aussitôt. Je ne sais plus à quel saint me vouer!

Parlant de saint, dimanche était aussi le jour de la Toussaint. Pas la famille Toussaint dans le coin d’Edmundston, mais l’incommensurable talle de saints du paradis. Il me semble qu’on accordait plus d’importance à cette fête, jadis. Et puis, mine de rien, Halloween, qui signifie en fait «veille de la Toussaint», a pris toute la place.

Bref: le party de la veille a pris le dessus sur la fête du lendemain! Comme si le stag party avait plus d’importance que la noce! Étrange.

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Cela dit, puisqu’on en est aux saints du paradis, il est bon de se rappeler qu’on fête aujourd’hui saint Mathurin de Larchant dont on ne connaît pas la biographie réelle, mais seulement la légende! Amusant, non?

On le fête surtout dans les alentours de la région parisienne, mais rien ne nous interdit d’en parler, surtout aujourd’hui, vu que nos ancêtres, et la mère-patrie, etcetera, etcetera.

En effet, saint Mathurin a une spécificité très particulière qui pourrait être grandement utile aujourd’hui, pour peu que quelques bonnes âmes américaines lui adressent une supplique appropriée: il est, en effet, le saint patron des fous et des clowns!

Ce qui nous ramène illico à la Maison-Blanche!

Je présume que Mathurin va faire de l’overtime aujourd’hui.

Mais puisque nous célébrons également aujourd’hui la journée internationale de la gentillesse, je vais m’abstenir de plus de commentaires sur le président.

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Si je me fie à tout ce que j’entends ou lis dans les médias, les indicateurs sont favorables au candidat démocrate Joe Biden.

Mais on se souvient tous, avec horreur, de l’élection présidentielle de 2016 quand Hillary Clinton, qui menait aussi dans les sondages – elle a d’ailleurs remporté le vote populaire, on a tendance à l’oublier – avait perdu dans des États clés dont les voix du collège électoral allèrent à son adversaire, le Bonhomme Sept-heures qui occupe maintenant la Maison-Blanche.

Bref: chat échaudé craint l’eau froide, surtout qu’il est difficile de se fier aux sondages actuels, dont certaines sous-questions affichent des marges d’erreur de neuf pour cent!

Dans ce contexte, l’espèce d’euphorie qui irradie des ondes de CNN et MSNBC depuis lundi m’énerve au max: une affreuse impression de déjà-vu dont je me souviens avec tristesse.

Je suis tellement épuisé par tout ce cirque médiatique que j’avais décidé hier soir, en me couchant, de ne plus jamais regarder la télévision!

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Première chose que j’ai faite en me levant ce matin, en courant: j’ai ouvert la télé! Ça augure mal pour mes résolutions du jour de l’An!

Bon, pour l’élection, nous devrions être fixés au cours des prochains jours. Il paraît qu’advenant une défaite, Trump s’apprêterait à contester le résultat de l’élection. On peut donc s’attendre à des mélodrames judiciaires d’ici le jour de la passation des pouvoirs.

À cet égard, le journal publiait hier les résultats d’un sondage qui indique que deux tiers des Canadiens craignent le chaos social si l’élection présidentielle laisse planer un doute sur le vainqueur.

Le chaos n’est-il pas déjà en marche? Les déclarations incendiaires de Trump depuis quatre ans, ses gestes déplacés, sa manière agressive d’intimider ses adversaires, son manque d’empathie pour les épreuves que subissent ses compatriotes ont attisé les feux de la discorde à la grandeur des États-Unis.

Et ce salmigondis de tares politiques a contribué à polariser davantage une opinion publique américaine déjà enchevêtrée dans ce mélange de strict puritanisme et de permissivité folichonne qui font à la fois le charme et la laideur de l’Amérique.

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Pendant que Trump s’amusait à jeter de l’huile sur le feu, on a eu souvent l’impression que le Parti démocrate, apparemment incapable de se remettre du traumatisme de la défaite de Clinton et déboussolé par les inepties de Trump, ne parvenait plus à reprendre le contrôle de l’agenda politique du pays.

Malgré cette faiblesse émanant des instances nationales du parti, les élections législatives de 2018 ont favorisé l’arrivée au Congrès de représentants issus d’une jeunesse contestataire issue de la gauche progressiste et plus marquée idéologiquement qui ont redonné de la vigueur au parti.

On a quand même senti plusieurs fois que ça chauffait entre le vieil establishment du parti, incarné par l’incontournable représentante californienne Nancy Pelosi, et cette aile «jeunesse» plus près du socialiste Bernie Sanders, un autre incontournable de la gauche américaine.

Mais tout est officiellement rentré dans l’ordre après la victoire de Biden aux primaires, car tout le monde a voulu éviter que la fracture Clinton-Sanders qui avait nui au parti en 2016 après l’investiture de Clinton, ne vienne encore une fois nuire au parti dans certains bastions démocrates, en particulier la Pennsylvanie, le Michigan et le Wisconsin dans la région des Grands Lacs.

C’est peut-être là que se jouera l’élection aujourd’hui, et c’est peut-être pour cette raison que les ténors socialistes du parti se sont montrés plutôt discrets pendant la campagne, évitant ainsi d’alimenter Trump en adjectifs belliqueux.

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Quoi qu’il en soit, alea jacta est, comme on dit en brayon. Le sort en est jeté. Il n’y a rien que l’on puisse faire pour changer le destin de l’humanité à ce moment-ci de son histoire.

Dans les prochaines semaines, on aura toutes les raisons d’aimer ou de haïr nos voisins américains, selon leur choix électoral et selon nos propres inclinaisons politiques.

Au moment où je conclus cette chronique, on est sûr d’une seule chose: un empire s’écroule sous nos yeux. Peu importe qui remportera l’élection, les États-Unis sont atteints dans l’âme.

Allez, tous en chœur: Saint Mathurin, protégez-nous!

Han, Madame?