Enseignement postsecondaire en français: le piège fédéral

Depuis l’adoption de la Charte canadienne des droits et libertés en 1982, le droit à l’enseignement dans la langue officielle de la minorité est protégé par la constitution. Toutefois, cette protection s’arrête là où commence l’enseignement postsecondaire. Les dernières années nous l’ont bien rappelé.

À l’automne 2018, lors du fameux «Jeudi noir», les Franco-Ontariens ont reçu une douche froide. Leur projet d’une université homogène de langue française, dont ils rêvaient depuis les années 1970 et qu’ils avaient récemment remportée au terme d’une lutte de longue haleine, était du jour au lendemain mis au rancart par Doug Ford et son équipe.

Selon ces derniers, la province était en difficulté financière. Les fonds publics n’étaient pas suffisants pour mener ce projet à bien. Malgré que le domaine de la formation universitaire soit fermement dans le champ de compétence provincial, le fédéral avait alors décidé d’user de son pouvoir de dépenser pour offrir à l’institution une bouée de sauvetage.

Après des mois d’attente, de tergiversations, et, il faut le dire, de provocations partisanes, les deux paliers de gouvernement s’entendaient sur le financement de l’Université de l’Ontario français (UOF) à parts égales pour les huit prochaines années.

L’histoire se répète maintenant dans l’ouest du pays.

Le Campus Saint-Jean (CSJ), une institution universitaire plus que centenaire à Edmonton dont le financement est gelé depuis quinze ans, subit les conséquences de la politique d’austérité de Jason Kenney. Les compressions infligées à l’institution s’élèvent à 13% de son budget. Près de 20% des cours ont été annulés cet automne.

Au-delà de la pérennité de l’institution, c’est aussi l’avenir du quartier francophone Bonnie Doon entourant le CSJ qui est en jeu, alors que l’Université de l’Alberta, ayant hérité du CSJ par les pères Oblats dans les années 1970, joue avec l’idée de fermer le campus et de transférer ses cours vers son campus principal.

Encore une fois, le fédéral, par l’entremise de la ministre Mélanie Joly, a tendu la main au provincial, offrant de renverser les compressions budgétaires du Campus Saint-Jean – à condition, comme ce fut le cas avec l’Ontario, que l’Alberta rencontre Ottawa à mi-chemin.

La volonté d’Ottawa d’utiliser son pouvoir de dépenser pour sauvegarder ces institutions de la francophonie canadienne est certes louable. Toutefois, les précédents créés par l’UOF et, si Kenney accepte l’offre de Joly, du CSJ, amènent Ottawa sur une pente glissante. Le fédéral pourra-t-il (et voudra-t-il) venir à l’aide de chaque institution francophone dans le besoin? D’autres universités, comme l’Université de Moncton, sans être menacées de fermeture, ont récemment pris des décisions financières difficiles. Mériteraient-elles, elles aussi, un soutien accru d’Ottawa?

Enfin, quel message Ottawa envoie-t-il aux provinces? Cette stratégie pourrait se retourner contre Ottawa et présider à un désengagement financier de la part des provinces, ultimement responsables pour ces institutions. Et le jour où Ottawa se retranchera dans ses propres compétences, qui comblera le manque à gagner? Une réflexion s’impose sur un modèle de financement stable et pérenne pour nos institutions postsecondaires, fondamentales à l’avenir de nos communautés.