L’insoutenable réalité d’une mère d’un jeune itinérant

Pendant que la FrancoFête en Acadie s’anime sur la Toile, le Salon du livre de Dieppe ouvre ses portes. Je vous présente donc des œuvres qui prennent place dans ces deux événements. Tout d’abord, le merveilleux roman de Francine Ruel et ensuite, le rock des prairies d’Étienne Fletcher.

Anna et l’enfant-vieillard, Francine Ruel

Roman coup-de-poing qui frappe en plein cœur, Anna et l’enfant-vieillard raconte l’histoire d’une mère et de son fils qui vit dans la rue. Comment arriver à faire le deuil d’un enfant vivant? Impossible se dit Anna qui tente par tous les moyens de sortir son fils de la rue et de ce brouillard dans lequel il plane en permanence. Si dans ses romans précédents, la romancière chevronnée a parfois traité du bonheur, cette fois, elle nous propose un récit profond, plus sombre et immensément touchant qui, je dois l’admettre, m’a fait pleurer. L’auteure s’est inspirée de sa propre expérience pour écrire ce livre d’une authenticité hors du commun.

Elle arrive à nous transmettre avec beaucoup de sensibilité l’amour que peut éprouver une mère pour son enfant malgré une situation désespérante. Comme parent, on se reconnaît dans ce livre même si on n’a pas un enfant sans-abri ou avec des problèmes de drogue. On a tous rêvé du bonheur pour nos enfants et parfois on aurait aimé vivre leur vie à leur place quand ils font face à de graves difficultés. Sujet brûlant d’actualité, l’itinérance a rarement été racontée comme dans ce livre, c’est-à-dire sous la perspective d’une mère. Nous rappelant ainsi que derrière chaque itinérant, il y a une histoire.

Doté d’une grande sensibilité, Arnaud, le fils d’Anna, aux belles boucles blondes, a grandi comme bien d’autres enfants, entouré d’amour, avec une vie bien remplie, des activités, des amis, des voyages et à peu près tout ce qu’un enfant a besoin. Tout va relativement bien jusqu’au jour où un triste accident se produit. Tout bascule et ainsi s’amorce la longue descente aux enfers. Certaines personnes auraient peut-être pu s’en remettre, mais Arnaud, déjà particulièrement sensible, sombre dans la tempête.

Tout au long du roman, Anna se remémore l’enfance de son fils, se raconte et livre ses états d’âme. Qu’aurait-elle pu faire pour l’empêcher de tomber ainsi, rumine-t-elle sans cesse? L’angoisse, le désespoir, la honte, l’inquiétude, la culpabilité, toutes les émotions y passent. Elle a parfois des nouvelles de son fils qui séjourne dans la rue, mais chaque fois, ce n’est pas très réjouissant. Toutes ses tentatives pour essayer de le sortir de là échouent. Centre de désintox, maison de transition, appartement surveillé, etc. Sa psychologue lui répète qu’elle doit retrouver sa vie au lieu de vivre en fonction de son fils. C’est un peu ce chemin qu’on suit dans le récit, la route vers la résilience et le lâcher-prise.

«Quoiqu’elle fasse, elle savait dorénavant qu’elle ne pouvait pas le sauver et que les solutions qu’elle avait l’impression de trouver pour lui n’étaient que des coups d’épée dans l’eau, des tentatives vouées à l’échec.» En lisant ce livre, on réalise à quel point, l’écriture constitue une arme puissante pour mieux comprendre l’âme humaine.

Dans une entrevue qu’elle a accordée à Anne Godin au Salon du livre de Dieppe, Francine Ruel a fait savoir que son fils est maintenant sorti de la rue depuis un mois. (Libre Expression, 2019). ♥♥♥♥

Étienne Fletcher

Une belle découverte de la FrancoFête en Acadie. L’auteur-compositeur-interprète fransaskois – qui évolue autant sur la scène musicale francophone qu’anglophone – nous propose une musique difficilement classable. Entre la pop, le folk planant, le rock, le blues, le funk parfois très dansant, il voyage dans des univers musicaux qui évoquent les grands espaces. Sa force réside d’abord dans sa musique, son interprétation et la création d’ambiances plus que dans les paroles qui auraient avantage à être peaufinées. Du bon rock francophone qui n’est pas sans rappeler, à certains égards, de grands noms du rock français tel que Gaétan Roussel. Il a un timbre de voix unique. Sur son album Face A, les pièces Petits plaisirs et Perdu m’ont particulièrement plu. C’est très rafraîchissant.

Né d’un père anglophone et d’une mère francophone, il a fait ses débuts en anglais avec le groupe Indigo Joseph qui ensuite a sorti un album bilingue Collages. Le groupe ayant pris une pause, Étienne Fletcher s’est concentré sur sa carrière solo. Lauréat du concours Chant’Ouest et finaliste au Festival international de la chanson de Granby en 2016, il a fait paraître deux mini albums en 2017, un en français et un second en anglais. Malgré de petites imperfections, c’est un artiste très prometteur à surveiller. ♥♥♥