Une superpuissance voyou

Washington a souvent utilisé l’expression «État voyou» (rogue state) ou «État source d’inquiétude» (state of concern) dans son langage diplomatique, qu’il réservait à des pays comme la Corée du Nord, Cuba, l’Irak, l’Iran, la Lybie, le Soudan ou la Syrie, accusés de soutenir le terrorisme et qui étaient ainsi soumis unilatéralement à des sanctions.

L’expression «rogue state», qui signifie «État hors-la-loi» ou encore «État paria», sied aussi parfaitement aux États-Unis de Donald Trump qui a transformé ce pays en une superpuissance voyou, source des pires inquiétudes nationales et mondiales.

Les élections de mardi aux États-Unis en donnent la preuve. L’ancien vice-président démocrate Joe Biden se trouve peut-être aux portes de la Maison Blanche. Au moment d’écrire ces lignes, aucun vainqueur clair n’a toutefois été déclaré dans une course étonnamment serrée.

Vendredi, l’issue des élections se jouaient dans six États où la course demeurait trop serrée pour permettre de déterminer un vainqueur. Joe Biden paraissait toutefois en bonne position. Par exemple, il venait de prendre l’avantage en Pennsylvanie, un État dont Trump a absolument besoin s’il veut gagner une réélection. Biden était également en tête en Georgie, au Nevada et en Arizona.

Rompant avec une tradition politique américaine bien établie, le président républicain sortant a déclaré faussement et prématurément la victoire et a exigé que le dépouillement des bulletins de vote par correspondance soit arrêté. Trump entend porter l’issue de l’élection jusqu’à la Cour suprême dominée par les conservateurs qui pourraient lui être favorables.

Qu’est-ce qui attend l’Amérique et le reste du monde?

Il y a plus de 2000 ans, la République sur laquelle l’Amérique a calqué son modèle était confrontée à un choix similaire, rappelle l’historien Tim Elliott. Jules César, le Donald Trump de son temps, promit de restaurer Rome dans une gloire passée imaginée; Trump promet de rendre sa grandeur à l’Amérique.

Rome choisit de suivre César, mettant la célèbre République sur le chemin de la destruction. Au terme de son mandat, César laissa un État mortellement divisé, paralysé par la violence brutale de la rue et au bord d’une crise qui acheva de consumer la République romaine.

Aujourd’hui, Joe Biden appelle à la patience et au calme, se dit optimiste quant à sa victoire. Des jours, voire des semaines, pourraient être nécessaires avant qu’un gagnant clair émerge, avec la possibilité d’un litige et d’une éventuelle participation de la Cour suprême américaine.

On craint également – et non sans raison – que les États-Unis soient confrontés à des troubles civils et à d’éventuelles violences dans l’intervalle.

À l’instar de Rome, les États-Unis connaissent un profond changement vers l’acceptation de l’autoritarisme. Le fait que le président sortant ait réussi ait mobilisé au moins 68 millions d’électeurs américains (5 millions de plus que pour sa victoire de 2016) n’est en rien banal.

La gestion de Trump de la pandémie de coronavirus a été en grande partie responsable de la mort d’un quart de million d’Américains. Au moins six millions ont été laissés dans la pauvreté.

La crise sanitaire est ainsi le point culminant d’une présidence marquée du sceau de centaines de scandales dont chacun aurait pu suffire à détruire la carrière politique de quiconque occupait la Maison Blanche.

Cette nouvelle performance électorale inattendue démontre au contraire que, loin, d’être une anomalie dans l’histoire récente de la politique américaine, le trumpisme marquera durablement l’évolution politique des États-Unis.

Car, les partisans de Trump confirment qu’ils adorent bien cet escroc raciste, xénophobe, suprémaciste, misogyne, qui se félicite ouvertement de pouvoir attraper les femmes par les fesses, qui esquive les impôts, et ne cache pas son amour des dictateurs du monde. La course serrée pourrait aussi convaincre le pari du Parti républicain du fait que le trumpisme est la voie électorale royale.

Autrement dit, même si Biden, aidé par le système juridique américain et les freins et contrepoids constitutionnels, émergeait finalement comme le vainqueur de la présidentielle, et est assermenté en janvier, avec un Sénat qui sera vraisemblablement dominé par les Républicains, Trump ne disparaîtrait pas de sitôt de la scène politique et électorale américaine.

Les parallèles établis avec Rome viennent ainsi avec un sérieux avertissement pour les États-Unis aujourd’hui. De nombreux Romains avaient sous-estimé les dommages que César pouvait faire à la culture politique de l’État et des institutions.

Les élites américaines sauront-elles se montrer moins complaisantes et éviter le sort de Rome à leur pays?

Pour le moment, un seul vainqueur a émergé de l’élection présidentielle américaine: le camp illibéral mondial emmené par la Chine de Xi Jinping et la Russie de Vladimir Poutine.

Eux, ainsi que les autres autocrates, doivent se délecter de ce spectacle électoral pitoyable, digne d’un «État voyou», offert par Trump et une partie du peuple américain.