La première fois que j’ai entendu docteure Russell parler de «bulle», j’ai tellement aimé l’expression. C’était léger, beau, aérien! Le mot et l’image nous permettait de rêver: comme la bulle, prendre de l’altitude. S’élever au-dessus des réalités terrestres qui peuvent bouleverser et faire souffrir.

Lorsque Dre Russell a parlé de la bulle au printemps dernier, c’était après des semaines de confinement strict. On voyait enfin un arc-en-ciel. On pouvait se choisir un autre ménage avec lequel nous pourrions passer du temps. Avec cette famille, nous formions une bulle.

Avec les semaines, la bulle s’est élargie. Avec l’accord du docteur et du premier ministre. On pouvait être 25 dans la bulle. Idéalement dehors. Ensuite, on a pu être 50 me semble-t-il. Ensuite, le nombre dépendait de la couleur de la bulle: 10 dans une bulle rouge, 5 si le route est éclarlate, 25 dans une bulle orange. Vous êtes mêlés? Moi aussi! Je me trompe? Sûrement!

Pour justifier le fait qu’ils sont définitivement trop rapprochés ou trop nombreux les uns des autres, certains disent «mais nous sommes de la même bulle!» On reste perplexe: les bulles semblent extensibles à l’infini. Avec le temps, les bulles ont perdu leur beauté. Le concept était clair et transparent au départ; il est devenu opaque avec le temps.

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Dans mon vocabulaire à moi (celui qui fait des emprunts à la théologie), la bulle est d’abord pontificale. Utilisée depuis le 6e siècle, cette expression désigne un document scellé (c’est l’origine du mot «bulle») qui renferme une promulgation importante de la part du pape. Pour annoncer une année sainte ou pour nommer un nouvel évêque, le pape signe une bulle pontificale.

La pandémie m’a fait découvrir la bulle immobilière. Depuis la fin du grand confinement, les prix des maisons sont en forte hausse dans plusieurs villes. Pourquoi? Ceux qui prévoyaient s’acheter une maison ce printemps ont dû attendre l’été. À cela s’ajoute la baisse des taux hypothécaires. Conséquemment, la forte demande fait exploser les coûts. On parle alors d’une bulle immobilière: la bulle pourrait éclater et faire revenir les prix à la normale.

Le monde économique utilise aussi la métaphore. On parle d’une bulle financière lorsque, dans un secteur précis, les prix augmentent sans raison apparente. Avec le risque de redescendre aussi rapidement qu’ils sont montés. Pire encore: qu’ils éclatent comme une bulle qui a pris trop d’amplitude.

Maintenant, lorsqu’on parle de «bulle», tout le monde est concerné. Nous avons tous une bulle. Nous sommes tous dans une bulle. Nous sommes une bulle. La psychologie nous avait introduit à cet espace individuel que chacun a besoin. Lorsque quelqu’un envahit cet espace, la personne se sent mal à l’aise.

Nos croyances et nos perceptions nous font aussi évoluer dans une bulle nécessaire et sécurisante pour comprendre le monde et y vivre. La soirée électorale américaine a fait péter la bulle de plusieurs: la polarisation de la société n’est pas un mirage. Et depuis ce printemps, la vie nous a obligé à nous former une bulle sociale dans laquelle nous pouvons partager avec des gens choisis et aimés.

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Les plus belles bulles sont définitivement celles de l’enfance. Celles par milliers dans le bain moussant. Celles aussi dont nous étions les artisans les jours de vacances. Ce qui fascine avec les bulles, c’est de les voir apparaître par dizaines ou par centaine. Il n’y a pas que des bulles par milliers qui suscitent l’admiration. Parfois une seule suffit, lorsqu’elle s’élargit et devient immense. Comme celles des amuseurs publics dans les rues du Vieux-Québec lorsque ce lieu est ce qu’il doit être: un lieu de rencontres et de souvenirs heureux.

Il y a aussi l’immense bulle de Pépin dans cette émission de télévision de mon enfance. Lorsque ses compagnons voulaient partir en aventure, ils n’avaient qu’à en faire la demande: «Pépin, Pépin, la bulle!» Il les enveloppait alors dans une bulle et de sa fenêtre il les lançait en disant ces mots qui résonne encore en moi: «Buuuulle, envole-toi!».

Il y a des jours où j’aimerais que Pépin me fasse entrer dans une bulle pour me faire prendre de l’altitude. Peut-être que le monde, vu d’en-haut, est moins cruel. Il y a des jours où j’aimerais vivre ailleurs: dans un autre monde, à une autre époque ou au temps de mon enfance. Cette nostalgie est peut-être une invitation à me retrousser les manches pour faire advenir ce Royaume dont je rêve.

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Un enfant ne se lasse pas de faire des bulles. Elles attirent son attention. Comme les flammes d’une chandelle sur un gâteau d’anniversaire. Elles captent les regards. C’est peut-être parce que les bulles ne durent pas (comme les flammes d’une bougie ou les feux d’artifices) qu’elles sont si belles et précieuses. Leur caractère éphémère semble leur donner une grande valeur.

La beauté est dans ce qui est provisoire. Dans le chêne flamboyant d’octobre qui, en novembre, se voit dépouillé de sa gloire. Dans la fleur qui se fane en quelques jours. Dans le feu qui se consume en chantant.

La vie, telle que nous la connaissons, est aussi provisoire. À certains jours, ça donne le vertige d’y penser. À d’autres jours, c’est rassurant.

Oliver (Azhy Robertson, brillant) et Sarah (Gillian Jacobs, que l’on a vue meilleure) dans une scène de Come Play. - Gracieuseté
Come Play: boiteuse métaphore sur le danger…