Se souvenir de quoi, au juste?

Ouf! Quel suspens! Et fiou! Quel soulagement! Les États-Unis sont passés à un cheveu d’une catastrophe politique qui aurait pu mettre à mal la démocratie américaine. Toutefois, il reste encore ben des cheveux dans le toupette, et comme dirait le dresseur animalier du premier cirque venu: ne vendons pas la peau de l’ours avant de l’avoir apprivoisé!

Mais une victoire, c’est une victoire! Et même le ciel s’est mis de la partie pour fêter ça en nous envoyant, gratuitement, une embellie magnifique sous forme d’été des Premières nations qui bat des records!

Depuis la défaite du Bonhomme Sept-Heures, il fait beau, presque chaud, les gens vont et viennent dans ma rue comme si un printemps nouveau venait de jaillir du vide! Plusieurs sont plus dévêtus que d’autres, et certains poussent même la mode dans ses retranchements les plus minimalistes. Bref: un spectacle haut en couleurs et faible en tissus! Une splendeur!

Ça donne envie de fêter, de descendre dans la rue, champagne à la main, comme les supporteurs des Bleus descendent sur les Champs-Élysées les jours de grande victoire. Samedi, ça faisait du bien de voir les foules en liesse envahir les rues des grandes villes américaines lors de l’annonce de la victoire de Joe Biden! Rien de plus beau qu’un peuple en liesse!

J’ai eu envie de danser sur mon balcon, mais je craignais d’attirer trop d’admirateurs pâmés (de rire?) et de créer une émeute, ce qui aurait eu pour effet de bloquer la circulation. Je me suis contenté de ddddanser ddddans ma tête, comme Céline.

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Cela dit, y en n’aura pas de facile, affirment de savants gérants d’estrade. Donald Trump, qui vient de passer du statut de Biggest Winner à Biggest Loser, ne lancera pas la serviette facilement. Il a beau être habitué à tout se permettre, il ne peut se permettre de tout perdre!

Depuis l’élection, entre deux parties de golf, il multiplie les gazouillis ridicules; il tempête, il fulmine, il rage, il écume, il boude. Il a honte.

Au moment où s’amorce ce qui, normalement, devrait être une transition diplomatique et civilisée, on prédit déjà le pire et son contraire pour cette transition-ci. À l’ordre du jour: purge, dénonciations, blocages, coups bas, et autres mesquineries emblématiques du régime Trump.

Bon, on convient sans réserve que cette défaite puisse être un choc pour lui et ses mercenaires. Mais c’est ce qu’elle révèle encore plus de la part d’ombre de Trump, comme si cela était nécessaire, qui est désespérant.

On lui souhaite donc de continuer à se remettre de ses émotions en allant tricher au golf. Car on se demande ce qu’il pourrait faire de plus utile d’ici l’assermentation de son successeur en janvier prochain.

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Certains prophètes ânonnent déjà qu’il fera tout en son pouvoir pour mettre le plus de bâtons possible dans les roues des équipes de transition afin de laisser à Biden l’odieux de réparer les pots cassés par cet éléphant en goguette dans le magasin de porcelaine.

On ne saurait espérer plus et mieux de Trump. Déjà pathétique dans sa victoire en 2016 – lui qui prétendait avoir attiré les plus grosses foules de l’histoire américaine lors de son assermentation devant un parterre à moitié vide –, il se montre maintenant pathétique dans la défaite en clamant qu’on lui a volé l’élection.

Aucune autre explication ne sera jamais valable à ses yeux et on fait mieux de s’habituer dès maintenant à entendre ses jérémiades à ce sujet jusqu’à son trépas!

Bref: son karma sera celui des despérados sans foi ni loi. À moins qu’une rédemption miraculeuse ne vienne lui remettre l’esprit à la bonne place. Prions. Fort, fort.

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Entre-temps, tandis que les Américains constatent l’ampleur de la division qui les sépare en deux camps de plus en plus irrédentistes, dans plusieurs pays on soulignait hier le jour du Souvenir, en l’honneur des millions de morts des deux grandes guerres mondiales du siècle dernier.

Des tueries comme on en avait jamais vues. Des champs de bataille inondés du sang de la jeunesse du temps.

Il serait presque ironique, si ce n’était si triste, de penser que cette commémoration a lieu au moment où le vainqueur autoproclamé de 1945 est au bord d’une guerre civile.

Certes, à l’heure actuelle, on en est plus à une guerre de mots, une guerre idéologique, une guerre d’appareils politiques gavés de fric et de préjugés, mais ça donne quand même froid dans le dos de penser que nos chers voisins américains sont présentement armés comme des mercenaires en quête de coups d’éclat, pour ne pas dire de coup d’État.

Car en admirant les foules en liesse dans les rues américaines, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’au même moment, d’autres Américains, retranchés dans leur sous-sol, étaient en train de «loader leurs guns», pour parler comme par chenous.

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Il devient de plus en plus compliqué de faire montre d’optimisme quant au proche avenir de la planète.

Aux quatre coins cardinaux, les États ont succombé au chant des sirènes d’une mondialisation qui dilue les cultures nationales dans un flou civilisationnel paradoxal. Par ricochet, ce phénomène a enclenché la réémergence d’aspirations identitaires contradictoires et potentiellement dangereuses pour l’équilibre de l’humanité.

Tout cela, au moment précis où des écolos, apparemment aussi lucides qu’alarmistes, annoncent la fin du monde!

Nous en sommes là.

Attifés de coquelicots de plastique en guise d’hommage à un héroïsme qui, lui, n’était pas de plastique mais de chair et de sang, nous en sommes là, au lendemain du jour du Souvenir, tandis que nos voisins et proches alliés se morfondent sur leur destin cacophonique, sous l’œil inquiet d’une humanité en déroute.

Dans ce contexte, il faut une sacrée bonne dose de courage pour rester optimiste. Il faut avoir confiance en nous presque malgré nous, alors qu’il ne suffit que d’un vulgaire microbe invisible pour éprouver une planète en haleine dans l’attente d’un vaccin salvateur!

Nous en sommes là: se souvenir.

Mais se souvenir de quoi, au juste?

Han, Madame?