L’abbé Le Loutre, missionnaire chez les Mi’kmaqs et les Acadiens

Le traître Thomas Pichon le surnommait «Moïse», tant il avait un ascendant sur les Mi’kmaqs. Les premiers historiens anglo-saxons l’ont qualifié de prêtre guerrier, d’agent provocateur, de chef des Indiens guerriers, de prêtre incendiaire et même «d’incarnation du diable». Murdoch le tenait responsable de la Déportation. En contrepartie, des historiens français et canadiens l’ont louangé, considérant qu’il était un missionnaire modèle, le portant presque au rang de héros pour sa contribution à la résistance acadienne.

Peu de personnages de l’histoire de l’Acadie pré-Déportation ont fait l’objet de tant d’écrits – et aussi opposés – que l’abbé Le Loutre, grand missionnaire chez les Acadiens et les Mi’kmaqs.

Jean-Louis Le Loutre est né en 1709 à Morlaix, en Bretagne. Issu d’une famille bourgeoise, il est orphelin à l’âge de 11 ans. Il fait ses études théologiques à Paris .

Peu après avoir été ordonné, il part outre-mer pour être missionnaire auprès des Acadiens dans la région d’Annapolis Royal (l’ancienne Port-Royal). Mais les plans changent avant qu’il s’y rende; on veut plutôt l’envoyer chez les Mi’kmaqs. L’abbé Maillard prend l’année pour lui apprendre la langue de ses futures ouailles avant qu’il ne parte pour Shubenacadie (Sipekne’katik), en Nouvelle-Écosse, non loin de Cobequid (maintenant Truro). C’est le début d’une longue relation mouvementée entre le jeune prêtre et les autochtones de la colonie britannique.

Le Loutre est dévoué, plein d’enthousiasme. Zélé. Un peu trop au goût des autorités coloniales, surtout lorsque les conflits vont éclater entre la France et la Grande-Bretagne, en 1744. C’est la guerre de Succession d’Autriche.

Il aurait, cette année-là, mené un groupe de trois cents Mik’maqs, alliés des Français, lors de l’attaque de Duvivier contre Annapolis Royal, toujours capitale de la colonie à l’époque.

Mais son rôle ne fait pas l’unanimité parmi les historiens. Certains pensent qu’il faisait surtout figure d’aumônier. D’autres affirment qu’il n’y était même pas.

Après cet échec, Le Loutre se rend à Québec avec cinq Mi’kmaqs où il rencontre le gouverneur. Celui-ci lui confie la mission d’installer des hommes entre Grand-Pré et Annapolis Royal pour empêcher toute communication et d’aller à la rencontre de la flotte du duc d’Anville qui a pour objectif de reprendre Louisbourg – tombée plus tôt cette année-là – et la Nouvelle-Écosse. L’opération va échouer.

Avant la fin de la guerre, Le Loutre se rend en France, reprendre des forces. Son retour sera mouvementé. Au printemps de 1747, il prend la mer en compagnie du nouveau gouverneur de Nouvelle-France, La Jonquière. Mais quelques jours plus tard, le navire est capturé par l’ennemi. Il jette à l’eau sa correspondance et les papiers qui pourraient l’identifier. Il déclare alors s’appeler Rosanvern et être aumônier d’un bataillon de La Jonquière. Après trois mois de captivité en Angleterre, il est libéré et retourne en France.

Construire une Nouvelle-Acadie

En 1749, il retraverse l’océan, mais il est trop dangereux pour lui depuis de reprendre sa mission à Shubenacadie. Il se dirige donc dans l’isthme de Chignectou, dans la région de Beaubassin, où les forces franco-canadiennes s’installent afin de revendiquer le territoire pour la France.

Au départ, Le Loutre veut convaincre les Acadiens vivant en Nouvelle-Écosse de se réfugier du côté contrôlé par la France. Mais la plupart des Acadiens sont réticents. Ceux de la région de Beaubassin seront forcés à le faire lorsque le village est incendié. Plusieurs accuseront Le Loutre d’avoir ordonné à un groupe de Mi’kmaqs de brûler les maisons. Le notaire Louis de Courville écrira par la suite que Le Loutre avait lui-même mis le feu à l’église. Certains historiens remettront ce geste en doute, quoique donnant un grand rôle à Le Loutre dans l’affaire.

Le Loutre sera ensuite accusé d’avoir orchestré le meurtre de l’officier britannique Edward How. Celui-ci, invité à une discussion entre ennemis, est tué au moment de la rencontre. Encore une fois, plusieurs versions contradictoires de cet événement existent. Certains historiens rejettent la faute sur un Mi’kmaq, soit Jean Baptiste Cope, soit Étienne Bâtard.

La situation des réfugiés acadiens est déplorable. Le Loutre part en France en 1752 afin d’obtenir des fonds pour réaliser un grand projet: un super-aboiteau au Lac, non loin du fort Beauséjour, qui assécherait suffisamment de terres pour permettre à tous les réfugiés d’y vivre et de créer ainsi une «Nouvelle-Acadie».

Les dernières années parmi les Acadiens

Le Loutre obtient des fonds et entreprend son projet. Malheureusement, une forte tempête au printemps de 1774 détruit presque tout le travail effectué. Un an plus tard, le rêve d’une Nouvelle-Acadie à Chignectou sera brisé à jamais avec la prise du fort Beauséjour par Monckton.

Après le coup de canon fatidique du 16 juin qui allait sceller le sort de Beauséjour, les dirigeants du fort se sont réunis pour décider de la suite des choses. Le Loutre aurait alors dit qu’il fallait mieux se faire ensevelir sous le fort que de se rendre.

Mais le commandant capitule ce même jour. Avant que les soldats de Monckton n’en prennent possession, Le Loutre se faufile du fort et réussit à gagner Québec. De là, il part pour la France mais il se fait capturer, emmené de nouveau en Angleterre et envoyé en captivité sur l’île de Jersey jusqu’à la fin de la guerre de Sept Ans, en 1763.

Il convaincra et organisera ensuite l’établissement de plusieurs familles acadiennes rapatriées en France à Belle-Île-en-Mer. Il a voulu transférer certains mécontents dans le Poitou. Il meurt à Nantes, en 1772, alors qu’il s’y rendait avec quatre Acadiens. Son dévouement pour le petit peuple d’Amérique aura duré jusqu’à son dernier souffle.