Zyeuter l’air du temps

Lundi après-midi, en grillant une cigarette sur mon balcon tandis que l’hiver tentait perfidement de se faufiler dans la météo en aspergeant mon espace vital de quelques vilains flocons diaboliques, je zyeutais l’air du temps.

Je suis convaincu que le Créateur a conçu l’hiver un jour où il était de mauvais poil afin de se venger des frasques qu’Adam et Ève auraient commises au paradis.

On sait déjà qu’ils étaient sarfes comme des goinfres. N’ont-ils pas croqué à belles dents le fruit défendu offert par l’infâme serpent? On sait aussi qu’ils sont allés jouer à des jeux défendus dans une talle de fougére, ce qui les a forcés à inventer le monokini. Décidément, deux têtes fortes mal élevées!

Et tout ça pour enquiquiner un Créateur bénévole qui ne voulait, apparemment, que le bien de l’humanité qu’il venait d’engendrer et à qui il venait d’offrir, gracieusement, un super beau jardin, un paradis terrestre plus beau encore que le Jardin botanique d’Edmundston!

Décidément, l’humanité est bien ingrate.

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L’air du temps est boréal. Chaque année, novembre nous tombe dessus avec son cortège de jours froids, son fatras de neige qui fond ou qui colle au sol, dans un dépouillement qui donne à l’environnement un look post-nucléaire.

Même le soleil n’ose plus s’en mêler: les jours où il a le courage de se montrer le bout du nez, on le voit glisser quasiment au ras du sol, filou, puis se dissoudre derrière la ligne d’horizon, penaud comme un mauvais président honteux d’avoir perdu une élection.

Et entre deux poffes sur mon balcon, je pensais à nous tous, occupés par le va-et-vient actuel de nos vies bouleversées par une pandémie mortifère capable de stopper le roulement de l’économie, de briser l’éclat de la vie culturelle et le charivari de l’école à cause d’un virus maléfique.

Et je pensais à nous tous en train de ruminer que le temps des Fêtes approche, que les sollicitations familiales, sociales et commerciales vont s’intensifier, qu’il faudra éventuellement choisir entre une fête avec Untel et Unetelle ou rester à la maison. Y aura-t-il des réveillons, cette année? Des arbres de Noël scintillants? Des cadeaux sous le sapin? Le Père Noël est-il confiné dans son atelier sous la toundra du grand nord? Le petit Jésus va-t-il naître dans sa crèche?

Nos repères sont à plat. Mais nos envies, nos besoins, nos désirs, notre urgence de toucher quelqu’un, d’étreindre ceux qu’on aime, de se faire la bise, de se donner une franche poignée de main, de sourire aux autres à visage découvert: tout cela demeure. Et nous est interdit. Quelle frustration!

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Une chance que j’ai lu la plus récente chronique de mon collègue Serge Comeau! Ça m’a requinqué le moral. Il a le don d’apaiser le tourbillon de mes désillusions, de calmer ma fébrilité urbaine.

Ses chroniques, aussi sensibles qu’elles peuvent être spirituelles, sont généreuses: elles offrent des moments de grâce qu’il ne nous reste plus qu’à cueillir, en méditant. C’est un poète, un vrai! Et qui sait traduire en mots rassasiants l’air du temps.

Je crois que j’en suis devenu accro! Incroyable mais vrai!

Bref, ça me fait le plus grand bien de trouver de l’espoir là où je ne serais peut-être pas porté à en chercher, c’est-à-dire, dans le silence apparent d’une marche en forêt. Je dis «silence apparent» parce que la nature est tout sauf silencieuse pour qui sait écouter ce «silence»!

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Parlant silence, j’ai fait une retraite fermée chez moi, la semaine dernière.

Je me suis amusé à dire à mon entourage que je faisais résipiscence. J’entendais littéralement leurs yeux s’écarquiller au téléphone! Quoi c’est ça?, se sont risqués à me demander les plus curieux.

Simple: tout bonnement une récollection, une «solitude» au cours de laquelle on prend le temps de descendre en soi peser le pour et le contre de ses actions, de ses motivations, de son attitude générale devant la vie et surtout devant les autres.

Rien de bien malin, pourrait-on dire. Certes. Mais prendre ses distances du brouhaha de la vie domestique quotidienne, c’est un exploit! Surtout en cette période de pandémie où l’entourage appelle pour s’assurer que tout va bien. Après trois messages en trois jours, certains s’inquiètent et là, ça devient presque dangereux de ne pas répondre car ils pourraient envoyer les flics!

Nous vivons à une époque où c’est le bruit qui fait référence. Tous les bruits qui nous entourent, y compris le bruit des mots.

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Pourtant, le silence est aussi nécessaire que l’air qu’on respire. Et si l’on ajoute à ce silence, un arrêt même momentané de toute activité, alors là, ça devient presque dramatique pour certaines personnes incapables de saisir que l’acte de la méditation, ou celui de la contemplation, ne sont pas des pertes de temps, mais des secondes de béatitude captées au vol dans l’air du temps qui passe.

C’est pourquoi j’ai beaucoup de sympathie, ces temps-ci, pour les hyperactifs qui ne peuvent pas rester en place deux secondes. Je me dis que les contraintes du confinement qui chambardent les habitudes de travail, de vie familiale, de vie sociale, doivent leur être particulièrement difficiles à supporter.

Car dans une société productiviste comme la nôtre, où c’est plutôt mal vu de réfléchir, méditer, contempler, et où l’efficacité et la réussite professionnelle se mesurent non pas par l’intellect mais par la capacité de produire, le fait d’être presque réduit à «ne rien faire» constitue une anomalie, pour ne pas dire un handicap!

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Tout ça pour dire que, ces temps-ci, il m’arrive de me demander si la patience qu’exige de nous tous la mautadite pandémie, est exponentielle, ou si on finira par l’épuiser, cette bienheureuse patience, à force de la presser comme un citron.

Autant vous le dire tout de suite: je n’attends rien de moins qu’un miracle! Comme d’autres attendent le fameux vaccin! L’essentiel, c’est qu’on en finisse, pour mieux pouvoir zyeuter l’air du temps. En paix et en silence.

Han, Madame?