Un périlleux transfert de pouvoir

Afin de faire oublier leurs ratés en politique intérieure, les présidents américains sortants se lancent généralement dans une frénésie d’initiatives internationales au cours de leurs dernières semaines dans le bureau Ovale. Mais lorsque ce processus implique de surcroît un président revanchard, dont le narcissisme et autres maladies infantiles aigues l’ont toujours enfermé dans un aveuglement suicidaire, ne doit-on pas craindre encore le pire?

Une démocratie digne de ce nom en est une où les forces politiques majeures, les groupes d’intérêts et les institutions excluent toute alternative de prise de pouvoir à la méthode démocratique en même temps qu’ils laissent se déployer l’action des autorités démocratiques élues.

Aux États-Unis, depuis au moins 1963, lorsqu’une loi fédérale a mis en œuvre des procédures modernes de transition présidentielle exigeant le partage des bureaux et la dépense d’argent pour le processus, cette culture démocratique a fait du pays une des rares exceptions mondiales.

Le 7 novembre, Joe Biden a été déclaré vainqueur de l’élection présidentielle américaine tenue quatre jours plus tôt. Depuis, le candidat démocrate a reçu 306 votes au Collège électoral, soit 36 de plus que nécessaire. Donald Trump refuse toujours de lui concéder la victoire.

Mais s’il doit partir, Trump semble déterminé à laisser un héritage empoisonné à son éventuel successeur démocrate. Quitte à hypothéquer la présidence de Biden et créer le désordre dans les affaires mondiales.

Sa gestion de la pandémie de COVID-19 illustre jusqu’à quel point la présidence de Trump a été un désastre en politique intérieure. Son échec a été tout aussi abyssal en politique étrangère. Outre un nouvel accord nucléaire avec l’Iran, son autre grand pari était un accord nucléaire avec la Corée du Nord.

Après trois sommets improvisés et plusieurs lettres révérencieuses échangées avec Kim Jong-Un, l’arsenal nucléaire du dirigeant nord-coréen est nettement plus grand que lorsque Trump a pris ses fonctions. En octobre, Kim dévoilait l’un des plus grands missiles balistiques au monde. La Corée du Nord avait déjà des missiles capables de frapper les États-Unis. Elle en a davantage aujourd’hui.

D’où la tentation perçue de Trump de tenter de renforcer son héritage diplomatique par des actions d’éclats dans la perspective d’une nouvelle course présidentielle en 2024. Il aurait consulté les dirigeants du Pentagone et de hauts fonctionnaires sur le lancement de frappes militaires sur l’Iran ou ses milices en Irak. Si ces frappes avaient lieu, elles auraient le potentiel d’allumer un brasier dans une région particulièrement instable.

Il y aurait certes des raisons légitimes de s’inquiéter à propos de l’Iran même si, là encore, Trump mériterait l’essentiel du blâme. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) rapportait récemment que Téhéran avait stocké douze fois la quantité d’uranium enrichi (le combustible nécessaire à la fabrication de l’arme nucléaire ainsi qu’à l’énergie nucléaire civile) autorisée dans l’accord nucléaire de 2015 négocié par l’administration Obama.

Ce mouvement de l’Iran est toutefois la conséquence directe du retrait unilatéral de Trump de cet accord, pourtant soutenu par l’Union européenne, la Russie et la Chine. Des experts cités cette semaine dans la presse américaine affirment que les progrès allégués de l’Iran ne représenteraient pas une menace immédiate, et que chacun d’eux pourrait être rapidement inversé.

À l’inverse, une frappe militaire pourrait faire dérailler les plans de paix de Biden pour le Moyen-Orient. Ses principaux généraux auraient tous averti Trump la semaine dernière: même une opération militaire limitée pourrait facilement devenir hors de contrôle et se muer en un conflit généralisé qui se propagerait à travers le Moyen-Orient et l’Asie du Sud.

Trump a également brusquement annoncé le retrait des troupes américaines en Afghanistan et en Irak. Ces retraits devraient être complétés d’ici le 15 janvier, cinq jours avant son départ éventuel de la Maison-Blanche.

De tels retraits, tout comme une action militaire en Iran, pourraient aggraver la déstabilisation de la région. Ils offriraient également un contexte favorable à l’Iran et à ses milices au Liban, en Syrie et ailleurs dans la région, qui pourraient dès lors sévir contre les troupes et intérêts américains.

En particulier, un retrait en Afghanistan cette année ne manquerait pas d’y renforcer la position des Talibans, dont les dernières offensives, qui comprenaient des milliers d’attaques à l’échelle nationale, ont consacré d’importantes conquêtes territoriales.

Si Trump le souhaitait, qui pourrait l’en empêcher? Le lendemain de la présidentielle du 3 novembre, il a remplacé son propre secrétaire à la défense Mark Esper par un loyaliste. Il semble vouloir garder le dernier mot. La tournée diligente dans plusieurs pays moyen-orientaux (Israël, Arabie saoudite, entre autres) du secrétaire d’État Mike Pompeo, fidèle des fidèles, n’est guère rassurante.

Candidat puis président, Donald Trump a fait de sa réprobation de l’aventurisme militaire son principal fonds de commerce politique. Aujourd’hui, défait, ces derniers mouvements indiquent au contraire que toutes les options militaires resteront sur le bureau Ovale jusqu’au 20 janvier.