Dans la petite histoire de l’Église en Acadie, aujourd’hui marque l’anniversaire d’un grand événement: l’inauguration de la cathédrale Notre-Dame-de-l’Assomption. Le 21 novembre 1940, le cardinal Villeneuve, archevêque de Québec, présidait une messe pontificale à l’intérieur du nouveau temple.

Malgré la dépression économique, on avait réussi à bâtir une cathédrale. Même si le pays était en guerre, on trouvait l’audace de prier pour la paix. Il y a 80 ans, au petit matin du 21 novembre, de nombreux dignitaires avaient accepté l’invitation de Mgr Melanson, archevêque de Moncton et bâtisseur, à venir célébrer en grande pompe l’ouverture du temple.

En consultant les archives relatant l’événement, on se rend compte du fossé qui nous sépare de cette époque. On parle de l’encens et des chants de la chorale de l’Université St-Joseph envahissant les moindres recoins du lieu de culte. Et de l’homélie lyrique du cardinal glorifiant l’épopée acadienne. Le vocabulaire pour décrire l’événement est témoin de l’esprit du temps: célébrations triomphales, dignitaires ecclésiastiques et civiques, chevaliers et prélats, pontifes suffragants et dévots acadiens, etc.

Cette gloire passéiste, sur laquelle quelques irréductibles pleurent, fait partie de notre histoire. Il y a pourtant des choses qui ne passent pas. L’amour de la beauté: elle s’inscrivait dans les pierres d’église autrefois, alors qu’aujourd’hui elle stimule la créativité de nos artistes. La fierté de la survivance des dispersés de Grand Pré: elle se célébrait dans les temples religieux autrefois, alors qu’aujourd’hui elle s’exprime sur les grandes scènes.

Cette cathédrale est aussi le monument de la reconnaissance acadienne. Elle réussit peu à peu à concilier sa vocation de maison de prière avec sa mission de symbole de l’histoire d’un peuple. Comme c’est le cas pour Notre-Dame de Paris ou pour l’abbaye de Westminster. Nous en avons eu un bel exemple cet été.

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Pendant le grand confinement du printemps 2020, la prestation de Andrea Bocelli dans la cathédrale de Milan m’a ému. Cet homme est un symbole fort de la résilience italienne: un temple de l’Esprit.

Devant les sièges vides du Duomo, accompagné des grands orgues, Bocelli avait interprété des chants sacrés et des airs d’opéra pour réconforter. Ce concert de «Musique pour l’espoir» avait atteint son but: unir des milliers de gens, confinés chacun chez soi, ne serait-ce qu’un soir, celui de Pâques.

Pendant le déconfinement, la présence de Lisa Leblanc dans la cathédrale de Moncton m’a autant ému. Elle est un symbole phare de la résilience acadienne: une cathédrale dans une cathédrale!

Au milieu des bancs marqués pour la distanciation, accompagné des plus grands orgues à l’est de Montréal, Lisa a interprété un folklore quasi sacré pour l’Acadie. Son Grain de Mil était le grain de sel qui a donné une saveur inédite au spectacle Acadie Road du 15 août. Elle a permis d’unir des milliers d’Acadiens, obligés à faire le tintamarre dans leur cour, et à les rendre fiers de leur monument de la renaissance acadienne, ne serait-ce qu’un jour, celui de leur fête nationale.

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J’envie les Milanais d’avoir une si belle cathédrale. Mais j’éprouve aussi une grande fierté devant celle érigée par Mgr Melanson sur les rives de la Petitcodiac. Notre cathédrale n’a pas l’éclat du Duomo qui brille avec ses marbres; elle a la couleur de nos terres. Sa façade audacieuse est à la hauteur des tours de communication dans le ciel de Moncton. Comme si elle voulait nous rappeler qu’elle aussi est là pour rapprocher les gens entre eux.

Une cathédrale, c’est pour unir le ciel et la terre. C’est aussi pour unir les gens. Peut-être que l’Église réussira un jour à retrouver ce qui est au cœur de sa mission: rassembler et réconforter. Or en regardant autour, il y a des jours où l’Église désole plus qu’elle console.

Ces temps-ci en Acadie, il y a une relation d’amour-haine face au catholicisme et à ses symboles.

D’un côté il y a une vive reconnaissance à l’égard des œuvres des communautés religieuses, de l’engagement des laïcs pour la justice sociale et de l’accompagnement des gens aux moments de passage de leur vie.

De l’autre côté, il y a une profonde colère à l’égard de la gestion des abus sexuels sur des enfants et d’un certain cléricalisme qui perdure.

Pour nourrir mon espérance d’une Église vivant l’esprit des béatitudes, je fredonne l’Hymne à l’espoir, interprétée par celle-là même qui a popularisé le Grain de Mil: un jour, un jour peut-être.