Maradona, ombre et lumière

Lorsque les nouvelles de la fatale crise cardiorespiratoire de la légende du football Diego Armando Maradona ont été confirmées mercredi, sa mort tragique a en l’espace de quelques secondes éclipsé à la Une des grands médias du monde entier le coronavirus et l’annonce la veille par le président élu américain Joe Biden de sa plus que convaincante équipe en matière de sécurité nationale et de politique étrangère.

Le pape François, Argentin comme lui, a mentionné Diego dans ses prières. Le ministre des Affaires étrangères de Cuba, Bruno Rodriguez, le président du Venezuela, Nicolas Maduro, et l’ancien président de la Bolivie, Evo Morales, ont tous présenté leurs condoléances et souligné l’amitié viscérale qui liait Maradona à leur pays et aux peuples latino-américains.

Le football est le sport le plus populaire au monde. L’instance dirigeante du football international, la Fédération internationale de football association (FIFA), compte plus de deux cents États membres, soit plus que les Nations Unies. Le football est ainsi souvent utilisé comme un marqueur de légitimité internationale.

L’un des premiers actes que les pays nouvellement indépendants cherchent à accomplir sur la scène internationale est de rejoindre la FIFA. Les organisateurs tous les quatre ans de la vénérée coupe du monde de football (soccer au Canada) s’emploient à utiliser ce méga-événement pour promouvoir leurs propres visions du monde ou revendiquer une place parmi les grands.

Le football n’aurait toutefois pas joui de l’énorme popularité qui est la sienne dans le monde aujourd’hui sans la contribution de ce gamin de 1,65 m au pied gauche magique nommé Diego Maradona. Il a littéralement donné à l’Argentine la deuxième Coupe du monde de son histoire au Mexique en 1986.

Maradona a également joué pour des clubs prestigieux comme le FC Barcelone en Espagne et Napoli en Italie. La Geste footballistique de Maradona dans ce dernier club contribuera largement à établir son humaine déité. Il y avait plus d’un demi-siècle que l’équipe n’avait pas remporté le championnat national et, Naples, sa ville, paraissait condamnée à la défaite éternelle sur les terrains de football.

Puis vint Maradona. Grâce à lui, le Sud obscur réussira enfin, écrit le célèbre écrivain Eduardo Galeano, «à humilier le Nord blanc qui le méprisait». Chaque but marqué par Maradona sera ainsi une profanation de l’ordre établi et une revanche contre l’histoire.

Ainsi en aura été toute la vie de Maradona. Fils d’un ouvrier d’usine élevé dans un bidonville à la périphérie de Buenos Aires, la capitale de l’Argentine, il n’oubliera jamais ses origines modestes. Héros du foot, il était aussi le héraut de causes progressistes.

Maradona s’élevait régulièrement contre la corruption présumée au sein de la FIFA, qu’il soupçonnait avec raison de pratiquer d’«énormes pots-de-vin», et exigeait des poursuites contre ceux qui en seraient responsables, comme dans l’affaire de l’attribution au Qatar en 2014 du Mondial-2022.

Annoncée mercredi, la couverture médiatique de sa mort à l’âge de 60 ans dans la province de Buenos Aires a toutefois vite mis en lumière les teintes complexes de l’identité de ce footballer qualifiée parfois, non sans raison, de kaléidoscopique.

Des dirigeants mondiaux et des athlètes de renommée ont exprimé leurs condoléances et les fans de Diego ont partagé leurs clips préférés sur les médias sociaux de ses capacités athlétiques surnaturelles. D’autres ont cependant déploré sa dépendance à la drogue qu’il avait du mal à vaincre.

On se rappelle ainsi qu’à Naples, Maradona était autant prisonnier de la ville que de la camorra, la mafia maîtresse de la cité. Ses affaires à la cocaïne lui valaient même le surnom peu élogieux de Maracoca. La présence dans son urine de l’éphédrine lors du Mondial de 1994 aux États-Unis (son dernier) sont autant de scandales qui sont venus éclabousser une carrière footballistique proche de la perfection.

Maradona a aussi joué un rôle politique plutôt controversé en défendant les dirigeants de gauche à travers l’Amérique latine (comme le Cubain Fidel Castro, le Vénézuélien Hugo Chavez et le Bolivien Evo Morales). Le parrainage politique du célèbre footballer a contribué à leur prêter un attrait international plus large.

Signe de son soutien inconditionnel à la cause socialiste en Amérique latine, Diego tatouait une image du leader révolutionnaire argentin Ernesto «Che» Guevara sur ses biceps gauches et un de Fidel Castro sur son mollet gauche.

En Argentine? «Maradona planait quelque part entre l’homme et la déité», commente un analyste. Au cours des années au cours de laquelle le pays a connu une épreuve après l’autre (l’ombre des dictatures militaires, des aspirations économiques ratées, une guerre vouée à l’échec contre la Grande-Bretagne en 1982), il avait réussi à incarner un espoir collectif autour duquel se ralliait tout le pays.

D’où, pour certains, ce que Maradona a fait de sa vie importe moins que ce qu’il a fait de la nôtre!