Une économie gonflée à l’hélium

Il est bien connu que l’économie s’est mieux portée au Nouveau-Brunswick que presque partout ailleurs au pays depuis le début de la pandémie. Cela dit, certaines données sur la tenue de notre économie demeurent époustouflantes.

C’est le cas notamment de notre population active, laquelle est en hausse marquée alors que son moteur principal, la migration, tourne au ralenti.

C’est le cas également de l’emploi dans certaines industries, comme le commerce de gros et de détail, en hausse de 12 pour cent en octobre par rapport à pareille date l’an dernier.

Oui, vous avez bien lu : au beau milieu d’une récession qui marquera l’histoire, l’une des industries qui dépend le plus sur des consommateurs aux portefeuilles bien garnis, le commerce de détail, est en plein essor.

Pour comprendre ce qui se passe, il faut se tourner vers Ottawa. Plus particulièrement, il faut examiner la Prestation canadienne d’urgence (PCU), l’initiative phare parmi la panoplie de mesures mises au point à la hâte pour soutenir les Canadiens pendant la crise.

La PCU a été conçue pour faire en sorte qu’à peu près personne ne passe entre les mailles du filet de soutien fédéral. En bref, tout ce qu’il fallait pour être admissible à ses prestations mensuelles de 2 000 $, c’était d’avoir gagné au moins 5 000$ l’année précédente et de ne pas avoir quitté son emploi volontairement.

La PCU a été en vigueur pendant un peu plus de six mois, du 15 mars au 26 septembre. Au cours de cette période, au moins 82 milliards $ ont été versés aux Canadiens.

Bien qu’il ait été nécessaire pour éviter le désastre, ce tsunami d’encre rouge en provenance d’Ottawa a profondément affecté le fonctionnement de notre économie. Voici pourquoi.

Dans le cadre de la PCU, un prestataire pouvait toucher jusqu’à 3 000 $ par mois : 2 000 $ en prestations et jusqu’à 1 000 $ en revenu d’emploi. C’est donc dire que, pour que cela leur soit financièrement avantageux de travailler à temps plein, les prestataires de la PCU devaient en général se dénicher un boulot payant plus de 3 000 $ par mois.

Au Nouveau-Brunswick, plus de la moitié des travailleurs gagnent moins que cette somme. Dans un tel contexte, il n’est donc pas surprenant que peu de Néo-Brunswickois aient répondu à l’appel patriotique du premier ministre de se dérouler les manches afin de combler le vide laissé par le manque de travailleurs étrangers temporaires au printemps dernier. Il n’est surprenant non plus que de nombreux employeurs aient peiné à trouver des employés alors que le nombre officiel de chômeurs était en hausse de 50 pour cent.

La PCU explique probablement la hausse de la population active au Nouveau-Brunswick. Plusieurs individus qui ont touché la PCU n’étaient sans doute ni au travail, ni à la recherche d’emploi au moment où la crise a frappé. Par contre, pour obtenir des prestations, ils devaient affirmer que la pandémie les empêchait de trouver du travail. Cela faisait d’eux officiellement des « chômeurs », et donc de nouveaux membres de la population active selon Statistique Canada.

Enfin, grâce à la PCU, de nombreux travailleurs se sont retrouvés avec des revenus plus élevés qu’avant la crise. Ils avaient donc plus d’argent à dépenser, ce qui explique sans doute en bonne partie la hausse marquée des ventes au détail au Nouveau-Brunswick.

Depuis octobre, le flux extraordinaire d’encre rouge d’Ottawa injecté dans les poches des ménages néo-brunswickois s’est quelque peu affaibli, la PCU ayant été remplacée par des mesures plus ciblées. Et bientôt, avec l’arrivée des vaccins, il va sans doute se tarir.

En l’absence de mesures de relance efficaces de la part de nos gouvernements, le retrait de cet hélium fédéral pourrait sérieusement dégonfler notre économie.