Charles Robin, marchand de morue: exploitant et exploiteur

La famille Robin, originaire de la petite île anglo-normande de Jersey, tout près des côtes françaises, a exercé pendant près d’un siècle et demi un quasi-monopole dans le commerce de la morue sur la côte sud de la Gaspésie, à Caraquet et au Cap-Breton. À la baie des Chaleurs, c’est Charles Robin qui s’est installé comme roi et maître des pêcheurs, pour la plupart acadiens.

Alors qu’il était journaliste, l’ancien premier ministre du Québec, René Lévesque, a écrit une série de cinq articles sur la Gaspésie pour le quotidien Montréalais Le Canada. Selon lui, la compagnie des Robin est «l’ogre le plus indiscutable de la côte gaspésienne.» Son jugement est sans équivoque: «Ils étaient actifs et sans scrupules. Ils inventèrent un avantageux système de troc et une comptabilité encore plus avantageuse; et, jusqu’à ces dernières années, ils parvinrent ainsi à garder sous leur coupe, dans un véritable servage, des générations entières de pêcheurs, hommes simples pour qui les chiffres étaient une magie noire d’où ne sortaient jamais rien que des dettes.»

L’histoire des Robin de ce côté-ci de l’Atlantique commence en 1765. Trois frères, Philip, John et Charles s’associent à deux membres de la famille Pipon, des Jersiais aussi, pour fonder une compagnie de pêche, la Robin, Pipon and Company. Cette même année, John Robin se rend au Cap-Breton pour évaluer les possibilités d’affaires; il ouvre un poste de pêche à Arichat, sur l’Isle Madame.

L’année suivante, en 1766, son frère Charles est envoyé en éclaireur en Gaspésie. Il prend contact avec des pêcheurs acadiens. Il découvre à Paspébiac un port naturel et de grandes plages de galets, idéales pour faire sécher la morue.

L’année suivante, le commerce débute. Charles Robin n’est pas seul dans la région; d’autres marchands, provenant de la Nouvelle-Écosse, la Nouvelle-Angleterre ou de Québec sont présents. Mais le Jersiais a un avantage: il parle français.

Charles Robin eut toutefois rapidement un problème: le manque de pêcheurs. Revenu à Jersey, il va trouver à Saint-Malo, tout près, la main-d’œuvre idéale: des Acadiens, rescapés de la Déportation, qui vivotent dans le port breton. La récolte sera bonne. Au printemps de 1774, trois goélettes de la compagnie ancrent à Paspébiac avec à bord 81 Acadiens qui pêcheront pour la Robin. D’autres viendront plus tard.

En 1778, des marins américains, en pleine guerre d’Indépendance, attaquent Paspébiac et brûlent les installations de la Robin. Charles Robin réussit à s’enfuir et regagne Jersey. Il revient après la paix de 1783, mais à la tête de sa propre entreprise, la Charles Robin and Company. Il rebâtit les quais, les magasins et les logements à Paspébiac. Les affaires reprennent.

À Caraquet, dès 1767

La compagnie Robin sera très présente de ce côté de la baie des Chaleurs, à Caraquet. Dès 1767, elle a un «agent» sur place. Il s’agit de Jean-Baptiste Giraud, un marchand natif de la région. Son père Gabriel y était installé depuis près d’un demi-siècle, bien avant l’arrivée des réfugiés acadiens et autres pionniers canadiens et français qui s’établiront dans la région.

Plus tard, vers 1818, un marchand de Caraquet, Tranquille Blanchard servira d’intermédiaire entre la Charles Robin Company et ses clients de la région. Cette compagnie ne lui est pas étrangère car son père, Olivier Blanchard, avait été pilote d’un des navires de Charles en 1766, lorsqu’il est venu pour la première fois en Gaspésie en éclaireur. Pendant des années, Tranquille Blanchard fera du commerce avec la compagnie Robin, sans toutefois en être un employé, et s’occupera tant bien que mal à coordonner les activités de pêche.

En 1793, la compagnie Robin achète des terres à Caraquet, près du quai, mais ce n’est qu’en 1838 qu’elle s’installe en y construisant un magasin et des entrepôts. Ce sera son quartier général pour la région, mais elle sera aussi présente à Lamèque, notamment.

D’autres familles jersiaises comme les Fruing, les Loggie les DesBrisay vont s’installer d’un côté ou de l’autre de la baie des Chaleurs.

Un système de misère

En Gaspésie comme dans la Péninsule acadienne, le «modèle d’affaires» de la Robin est conçu pour maintenir les pêcheurs dans un état de pauvreté et de dépendance. Ceux-ci ne reçoivent pas d’argent pour leurs prises; on leur donne de la marchandise, de l’équipement provenant des magasins de la Robin. Les pêcheurs arrivent au printemps déjà avec une dette. Ils empruntent davantage sur le crédit de la compagnie et remboursent – souvent pas entièrement – avec les captures de l’année. Un cercle vicieux de pauvreté qui se perpétuera sur plusieurs générations.

En 1802, Charles Robin se retire des affaires. Il retourne pour de bon à Jersey et laisse à ses neveux la gouverne de la compagnie qui poursuivra sa domination dans la région de la baie des Chaleurs pendant un siècle. Il meurt en 1824.

En 1850, à l’issue d’une affiliation, la compagnie prend le nom de Robin, Collas & Company. En 1910, la compagnie est vendue à des intérêts canadiens et prend le nom de Robin, Jones and Witham. Peu à peu, les affaires s’effritent et en 1975, il ne reste plus que six magasins en Gaspésie et en Nouvelle-Écosse. Plus question de poisson, seulement de la vente de marchandises. La compagnie réussit à survivre jusqu’en 2006.

Charles Robin vers 1820. (Auteur inconnu)