Dangers au Moyen-Orient

L’assassinat secret d’éminents scientifiques iraniens semble devenir la cruelle stratégie d’Israël, avec parfois la complicité des États-Unis, afin d’empêcher l’Iran de parachever son programme nucléaire. Depuis 2010, les exemples incluent le professeur Massoud Alimohammadi, le physicien quantique Majid Shahriari, l’éminent chef du programme de recherche nucléaire iranien Fereydoon Abassi, l’ingénieur électricien Darioush Rezaeinejad et le spécialiste de l’enrichissement d’uranium Mostafa Ahmadi Roshan.

Le scientifique nucléaire iranien Mohsen Fakhrizadeh, victime d’un assassinat sur une route en dehors de Téhéran le dimanche 27 novembre s’ajoute sur cette liste. Le monde devrait être en alerte. Compte tenu des incertitudes entourant le transfert de pouvoir aux États-Unis, de la volonté apparente du président américain Donald Trump de saboter la présidence de son successeur démocrate Joe Biden, et des conflits déjà en cours au Moyen-Orient, un nouveau chapitre, beaucoup plus sombre, pourrait s’ouvrir pour la région.

Israël est largement indexé comme étant l’auteur le plus probable de l’attaque. Le Mossad, l’une de ses trois agences de renseignement, a toujours été associé aux assassinats des autres scientifiques nucléaires iraniens et ses responsables n’ont pas toujours démenti les allégations des médias en ce sens.

Réagissant à l’assassinat de Fakhrizadeh, le rapporteur des Nations unies sur les exécutions extrajudiciaires et l’ancien chef de la CIA (service d’intelligence américain) John Brennan, ont tous deux parlé d’un «acte imprudent et provocateur», qu’ils assimilent à une violation potentielle du droit international. Des responsables américains ont également indiqué que le meurtre était l’œuvre d’Israël.

Qu’en est-il en réalité? Fakhrizadeh était une cible de choix des services secrets américains. En 2012, l’administration du président Barack Obama avait mis Israël en garde contre d’autres éventuelles frappes. Aujourd’hui, il est difficile de croire que cette action, qui intervient au moment même où Donald Trump se prépare à quitter ses fonctions à contrecœur, soit une simple coïncidence.

Mi-novembre, près d’une semaine après que Joe Biden soit devenu le vainqueur déclaré de la présidentielle américaine du 3 novembre, le curieux voyage de 10 jours entrepris par le secrétaire d’État américain Mike Pompeo dans sept nations en Europe et au Moyen-Orient alertait déjà le monde sur les intentions de l’administration républicaine sortante de mener des actions militaires imprudentes dans la région qui pourraient cibler l’Iran en particulier.

Fakhrizadeh avait été impliqué dans les aspects les plus cruciaux du programme nucléaire iranien, tels que l’enrichissement de l’uranium et le développement d’un réacteur à eau, une centrale qui pourrait éventuellement produire du plutonium pour les bombes atomiques. Sa soudaine disparition ne devrait toutefois pas mener à un arrêt du programme nucléaire iranien qui a déjà fait l’objet de sabotages et d’assassinats, mais a réussi à progresser.

Le véritable préjudice sera causé à la diplomatie. L’intention semble en effet être de provoquer une réaction de l’Iran que le président élu américain Joe Biden ne pourrait pas ignorer, rendant ainsi ses plans pour un retour à l’accord nucléaire conclu avec l’Iran en 2015 encore plus difficile.

L’Iran a promis des représailles. Le meurtre de Fakhrizadeh, qu’il encaisse seulement quelques mois après que les États-Unis ont tué le général le plus puissant d’Iran, Qassem Suleimani, a plutôt mis en évidence sa vulnérabilité. À un moment où il a de la difficulté à gérer son économie et contenir la pandémie de coronavirus, il est donc peu probable que Téhéran se permette d’escalader le conflit avec Israël.

D’autant que des représailles immédiates pourraient faire dérailler de potentiels pourparlers avec l’administration du président élu Joe Biden que les dirigeants iraniens modérés semblent appeler de tous leurs vœux. Ainsi, il n’a échappé à personne que, s’il blâme Israël, le président Hassan Rouhani s’est aussi empressé d’affirmer que l’Iran ne tombera pas dans son piège de s’engager dans une conduite téméraire qui pourrait provoquer un conflit plus large.

Il reste que cet épisode a encore polarisé les opinions en Iran, ce qui pourrait compliquer la tâche de l’équipe de Biden. Des extrémistes comme le guide suprême Ali Khamenei et les responsables du Corps des Gardiens de la révolution islamique (organisation paramilitaire), qui soulignent que l’accord nucléaire a desservi l’Iran, voient l’implication des États-Unis dans la dernière attaque et citent cela comme une autre indication que Washington n’est pas un partenaire de négociation fiable.

Malgré tout, l’Iran acceptera vraisemblablement de nouvelles discussions avec la future administration américaine si celle-ci entend retourner à l’accord nucléaire tel qu’il a été négocié précédemment.

Tout dépendra des actions de Donald Trump dans l’intervalle. Par le passé, on sait qu’il avait évoqué la possibilité d’une attaque contre les installations nucléaires, avant d’en être dissuadé à la dernière minute. Selon les médias, il aurait depuis donné son feu vert à ses conseillers pour faire monter la pression tant qu’elles ne « provoquent pas la troisième guerre mondiale ».

Le délai d’ici au 20 janvier pourrait être bien long!