Lumière du coeur

Oh lala que le Père Noël était pas content! Il m’a tenu au téléphone pendant une éternité, la nuit passée, ventilant ses frustrations au sujet des personnes qui ne respectent pas les mesures d’hygiène et de distanciation sociale que les gouvernements du monde adoptent afin de vaincre la pandémie du mozusse de virus.

Puisqu’au pôle Nord il entend tout ce que le monde dit, il sait que pas mal de personnes cherchent (et trouvent, ggrrr…) des manières de contourner les mesures de confinement anti pandémiques.

— C’est à qui péterait sa bulle familiale pour aller contaminer celle du voisin, a-t-il sifflé, entre deux lampées de brandy. Pas de cadeaux de Noël pour eux autres!

— Pensez pas à ça, que j’ai répondu. Gardez vos forces pour votre grosse tournée.

— Pis parlez-moi pas de ceux qui se lamentent que c’est don’ ben regrettable de pas pouvoir aller voir leurs pépéres et méméres à Noël, alors qu’ils ne le font pas plus le reste de l’année!, a-t-il éructé. Le monde sont don’ pas fins! Pas de cadeaux de Noël pour eux autres!

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Le pauvre homme était tellement en colère que je ne savais plus quoi dire pour le calmer. Je lui ai chanté «A wing a hin hin», sans résultat. J’ai ensuite essayé avec «Le temps d’une dinde», vu qu’il aime bien manger, mais pas plus chanceux. Il s’est enfin calmé quand j’ai entonné «Y a une étoile pour vous» de cette chère Angèle, qui se porte très bien au paradis d’après mes sources.

Quand j’ai vu qu’il semblait plus apaisé, j’ai eu le malheur de lui demander s’il prenait des vacances dans le sud comme chaque année.

— Es-tu fou, toé!, qu’il m’a tancé. Allez dans le sud y ramasser un virus pour le rapporter à l’Atelier en risquant de contaminer mes lutins?

Interloqué, j’ai répondu que beaucoup de personnes le faisaient en promettant de faire les bons enfants rendus là-bas.

— Elles se promettent aussi force libations assis dans une piscine à boire des piña coladas dans un coconut vide avec une paille pis un p’tit parasol japonais, pis là tu te mets à postillonner à tour de bras sur tout ce qui bouge, mais personne ne s’en aperçoit parce que tout le monde fait la même chose autour de toi! Pas de cadeaux de Noël pour eux autres!

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À ce moment-là, je me suis réveillé. En sueurs. Quel cauchemar! Pauvre Père Noël obligé de nous faire plaisir en faisant semblant de ne pas voir toutes nos petites bassesses, nos petits accrocs de l’année, nos petites hypocrisies qu’on pense aussi invisibles qu’un virus.

On ne mérite peut-être pas tous les cadeaux qu’on reçoit…

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Sur ce, j’ai eu à peine le temps de me faire un café que Mémére Noël m’a téléphoné pour obtenir ma recette de farce de dinde que je tiens de ma grand-mère Odivine. Une recette succulente à base de fougére, de noisettes, de merises et d’un gros bouquet de fleurs de cannabis.

Personne dans mon entourage ne sait pourquoi, mais c’te farce de dinde-là fait rire la tablée au grand complet, toé! Tellement que le monde sontaient quasiment plus capables de manger, ils risent trop! Y en a même qui font pipi dans leur couche! Ouiiii!

J’te dis, c’est l’euphorie générale! Le monde pense même plus à zyeuter leur téléphone intelligent tellement ils communiquent direct entre eux!

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Moi, je pense que c’est l’effet des merises. Une merise, on n’a jamais su à quoi ça servait. C’est louche. Mais si ça nous rend joyeux, enjoyons-nous!

Surtout en cette fin d’année 2020 qui nous a tous mis sur le gros nerf, cette fin d’année 2020 qui n’en finit plus de ne pas finir, avec son cortège de personnes contaminées, de soins intensifs, de décès, de statistiques épuisantes.

Vivement, le mois de mars, le printemps, l’hirondelle qui attend le printemps et le chat qui attend l’hirondelle qui attend le printemps!

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Je me demandais ce que serait cette chronique de Noël. Chaque année, depuis bientôt vingt-ans, je fais irruption dans votre Noël, comme un lutin éberlué.

Cette année, c’est plus difficile. Pas parce que l’actualité mondiale n’offre pas de sujets d’intérêt. Pas parce que la situation politique de l’Acadie du Niou-Brunswick, en particulier dans le dossier linguistique, ne soulève pas d’interrogation. Pas parce que je ne me sens pas d’attaque.

Mais parce que je sens que l’humanité est à cran. Je nous sens dépassés par les événements. Je ressens nos inquiétudes collectives. Je vois bien que la plupart des gens font contre mauvaise fortune bon cœur. Ce petit cœur qui nous fait frissonner de peur, parfois. Ce petit cœur qui se contracte sous l’effet de la colère, à l’occasion. Ce petit cœur gonflé de larmes, à d’autres moments.

Ce petit cœur emmitouflé dans notre thorax, ce petit cœur qui a toujours besoin de sentir qu’il peut aimer et qu’il est aimé, il est très fragile.

Et dans ces moments pénibles que nous traversons planétairement, que nous vivons dans notre entourage, que nous nous efforçons de braver avec courage – parce qu’il en faut du courage, et parce que nous en avons du courage – nous devons faire confiance à la Vie malgré tout, faire confiance à ce qu’il y a de meilleur en nous et dans ceux et celles qui nous entourent, afin de passer à travers les derniers jours de cette année surréaliste armés de notre meilleure volonté et de notre fraternité dans ce qu’elle a de plus noble et de plus digne.

Noël sera différent, certes. Mais qu’il soit à hauteur de notre imaginaire. Même si la parenté ne se présente pas au réveillon, n’hésitons pas à porter nos plus beaux atours, à dresser une belle table, à créer une belle ambiance, à déguster nos petits plats préférés. Nous le méritons!

Les gros rassemblements sont proscrits, mais la fête, elle, n’est pas interdite.

Je vous souhaite un très beau Noël, adorables lecteurs zé lectrices adorées! Que la lumière du cœur brille comme un sapin de Noël!
Han, Madame?