La course effrénée au déficit zéro de Higgs

Bien qu’il se dise un politicien qui n’a pas froid aux yeux, le premier ministre Blaine Higgs a dû à maintes reprises mettre de l’eau dans son vin lors de son premier mandat.

Depuis le scrutin de septembre dernier, cependant, les jours où Higgs gouvernait avec le dos au mur sont révolus. Comme certains collègues de son caucus l’ont appris à leurs dépens, Higgs n’a plus besoin de se retenir pour des raisons politiques, et cela d’autant plus qu’il n’a sans doute pas l’intention de briguer les suffrages de nouveau.

Bien qu’elle se manifeste dans de nombreux dossiers, la nouvelle position de force du premier ministre n’est peut-être nulle part plus visible que sur le plan financier. En effet, au cours des derniers mois, Higgs a démontré autant par ses gestes que par ses paroles qu’il prévoit désormais gérer les finances de la province d’une main de fer.

Partout au pays, les gouvernements ont plongé dans une mer d’encre rouge pour aider leurs résidents et leurs entreprises à naviguer une crise sans précédent. En Nouvelle-Écosse, le gouvernement McNeil prévoit de passer d’un excédent initialement prévu de
55 millions $ à un déficit d’environ

800 millions $. Au Québec, le solde budgétaire devrait passer d’un surplus prévu de 2,7 milliards $ à un déficit colossal de 15 milliards $.
Le Nouveau-Brunswick, pour sa part, compte faire beaucoup moins pour soutenir sa population, ses entreprises et ses collectivités. D’un excédent prévu de 92,4 millions $ dans le budget de mars dernier, le gouvernement prévoit maintenant un déficit de 183,3 millions $.

Certains diront peut-être qu’une telle parcimonie est justifiée car notre économie figure parmi les moins touchées par la crise. Il en va toutefois de même pour la Nouvelle-Écosse, et celle-ci a pourtant bien davantage délié les cordons de sa bourse. De plus, nous ne devons pas oublier que si notre économie semble si bien tenir le coup, c’est en grande partie parce qu’elle est gonflée à l’hélium par un tsunami de dollars fédéraux. Elle pourrait donc se faire prendre les culottes baissées lorsque la vague se retirera.

Pourtant, rien ne laisse croire que Higgs ait un plan crédible pour assurer une relance réussie. Au contraire, il semble obstinément vouloir aller de l’avant avec un programme de rigueur budgétaire, en commençant par les salaires dans le secteur public.

Certes, Higgs a raison de s’inquiéter de l’avenir financier à long terme de notre province. Cependant, un important déficit temporaire encouru pour aider les Néo-Brunswickois à traverser la présente crise figure au bas de la liste des enjeux qui devraient le préoccuper.

Pourtant, comme un comptable zélé qui n’en a que pour ses chiffres, Higgs se précipite pour atteindre l’équilibre budgétaire. Ce faisant, il ferait bien de se rappeler que parfois, il faut investir de l’argent pour gagner de l’argent, et que des finances publiques viables sont un moyen pour parvenir à nos fins et non pas une fin en soi.

En tant que petite économie ouverte, le Nouveau-Brunswick va grandement bénéficier de l’encre rouge versée par d’autres gouvernements à travers le continent pour relancer leurs économies. Higgs pourrait donc s’en tirer en surfant sur la générosité d’autrui pour assurer notre relance économique.

Cela dit, sauf pour Ottawa, Higgs ne doit pas s’attendre à ce que ces gouvernements investissent pour nous les sommes nécessaires pour bâtir un avenir meilleur—qu’il s’agisse de régler avec compassion la crise du logement, de bâtir le reste de l’infrastructure sociale nécessaire pour accueillir davantage d’immigrants partout dans la province, ou encore d’offrir aux travailleurs des foyers de soins des salaires attrayants et de meilleures conditions de travail.

Ces cadeaux-là devront venir de nous.