L’invitation du duc de Nivernais

Peu avant la fin de la guerre de Sept Ans, l’ambassadeur français à Londres, le duc de Nivernais, «invite» les Acadiens prisonniers depuis des années en Angleterre de passer à la mère patrie. Un appel qui aura finalement des échos dans tous les recoins d’Amérique du Nord où se trouvaient les victimes du Grand Dérangement.

En novembre 1755, la Virginie reçoit 1200 Acadiens déportés de Nouvelle-Écosse. Le gouverneur Robert Dinwiddie se plaint directement à Londres. Pas question d’accueillir ces catholiques français. Au printemps suivant, la Viriginie «redéporte» ces Acadiens en Angleterre. Ils seront répartis essentiellement dans quatre villes portuaires: Liverpool, Bristol, Southampton et Penryn, tout près de Falmouth. Plusieurs vont périr en raison de la maladie et des conditions misérables.

Sept longues années passent. Vers la fin de la guerre de Sept Ans, en 1763, les autorités britanniques examinent ce qu’ils feront de ces prisonniers et vont jusqu’à leur demander «de quelle façon voudriez-vous qu’on dispose de vous?»

Malgré les années de privations et de misère, les Acadiens n’ont pas perdu leur cran et leur détermination: «Nous espérons que nous serons renvoyés dans notre pays (l’Acadie) et que les biens dont nous avons été dépossédés (malgré la stricte neutralité que nous avons toujours maintenue) nous soient rendus», répondent ceux de Bristol.

Les Acadiens poussent l’audace jusqu’à demander qu’il n’y ait pas de fort près de leurs habitations, mais qu’ils s’engagent à prêter un serment de fidélité «et de neutralité», et à ne pas porter les armes contre quiconque. Bref, le même serment qu’on leur reprochait de vouloir maintenir avant la Déportation.

Certains Acadiens de Liverpool n’attendent pas la réponse de Londres et décident d’écrire à l’ambassadeur français en Angleterre, Louis-Jules Mancini-Mazarini, duc de Nivernais (souvent écrit Nivernois également), pour lui exposer leur situation.

Nivernais écrit immédiatement un mémoire à ses supérieurs à Paris, soulignant que les Acadiens pourraient être très utiles si on les installait dans des colonies françaises. Peu après, il dépêche un émissaire, La Rochette, à la rencontre des réfugiés.

La Rochette se rend d’abord à Liverpool, dans le quartier où vivent les Acadiens. Il trouve ceux qui ont envoyé la lettre à l’ambassadeur et leur fait part de sa mission et de la volonté de la France de les accueillir une fois la guerre terminée. La Rochette racontera qu’à ces mots, «les larmes succédèrent» et que «les hommes et les enfants disaient tous en pleurant d’allégresse: « Dieu bénisse notre bon Roi ». Plusieurs semblaient entièrement hors d’eux-mêmes: ils battaient des mains, les levaient au ciel, se frappaient contre les murailles et ne cessaient de sangloter.»

Au cours des semaines suivantes, La Rochette se rend dans les trois autres villes où se trouvent les prisonniers acadiens. Le traité de Paris est signé en février et le 18 mars 1763, La Rochette, au nom de Nivernais, envoie une lettre aux divers groupes d’Acadiens rencontrés pendant l’hiver pour officialiser «l’invitation» et leur demander de dresser la liste de ceux qui souhaitent se mettent sous la protection du roi français.

En peu de temps, certains Acadiens réussissent à faire parvenir des copies de ces lettres aux Acadiens d’outre-Atlantique. Avec une étonnante rapidité, des copies circulent dans toutes les colonies anglo-américaines. Elles sont même accompagnées d’une adresse à Londres pour envoyer la réponse et la liste des déportés. Joseph LeBlanc dit Le Maigre, prisonnier à Halifax, en reçoit une copie de Philadelphie. Il l’achemine à Joseph Broussard, dit Beausoleil, prisonnier à Windsor (l’ancien Pisiguit).

Les autorités à Halifax en ont vent et convoquent devant eux Le Maigre et Beausoleil, afin d’avoir plus de détails. Le lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Écosse et gouverneur en fonction, Montaigu Wilmot alerte le Board of Trade, responsable des colonies, de cette manœuvre de la France, qu’il qualifie de «retrait secret» qui serait «préjudiciable aux intérêts de Sa Majesté». Londres se plaint à Paris.

Cela n’empêche pas les Acadiens prisonniers en Nouvelle-Écosse – ainsi que ceux de l’Île Saint-Jean (Île-du-Prince-Édouard) d’envoyer aussi leur liste, en répondant à Nivernais que sa lettre «était pour nous comme un rayon du soleil du matin après une nuit orageuse».

Les réponses des autres groupes d’Acadiens sont tout aussi enthousiastes: «Nous apprenons que Sa Majesté très chrétienne veut nous retirer de l’esclavage», écrivent ceux Pennsylvanie; «nous vivons avec toute espérance de voir notre délivrance», expriment ceux du Maryland.

Une question cependant se pose: l’intention de Nivernais et des autorités françaises était-elle de «délivrer» uniquement les Acadiens en Angleterre ou aussi ceux d’Amérique du Nord? Le président du Board of Trade, Lord Halifax souligne dans une lettre que Nivernais lui a «fortement assuré» de son ignorance quant à ces démarches outre celle pour l’Angleterre.

En juin 1763, quatre navires français embarquent environ 780 Acadiens en Angleterre et les emmènent dans les ports de Saint-Malo et de Morlaix. Ce ne sera pas la fin de leurs errements; plusieurs participeront à l’aventure de colonisation dans les Caraïbes ou en Amérique du Sud; d’autres aboutiront en Louisiane ou au Canada; certains resteront en France.

Quant aux déportés et prisonniers d’Amérique du Nord, très peu se rendront finalement en France ou même dans les colonies françaises, à la suite de cette «invitation». La plupart trouveront refuge en Louisiane, au Canada ou dans les provinces maritimes actuelles.

L’épisode aura cependant permis d’avoir un portrait assez exact de l’endroit, du nombre des et noms des Acadiens huit ans après le début de la Déportation.