De semaine en semaine, vous m’ouvrez votre porte et j’entre volontiers. Au début, je le faisais sur la pointe des pieds. Nous nous sommes apprivoisés; notre relation est devenue mature. Au point de pouvoir aborder ensemble des sujets sensibles. Nous pouvons le faire parce que ce qui est au fondement de notre relation épistolaire, c’est le respect. Ici, je ne cherche pas à convaincre ni à imposer mes croyances, j’élargis mes horizons avec vous.

Chaque semaine, après avoir terminé l’écriture de la chronique, je cherche une photo pour l’accompagner. C’est ingrat pour les photographes: l’art pictural n’est pas qu’un complément! Cette semaine, j’ai fait le contraire. J’ai d’abord choisi la photo. Et pas n’importe laquelle.

Cette photo est en couverture d’un magnifique calendrier présentant différentes pêches qui se pratiquent dans la Péninsule acadienne. Julie D’Amour-Léger a bravé le froid de janvier pour capter sur pellicule un homme qui tire son filet rempli d’éperlans par un beau jour d’hiver. Voilà ce qui se voit sur la photo. Mais derrière l’image, il y a une histoire dans laquelle il y a du vrai. Beaucoup de vrai. Mais aussi du rêve. Beaucoup de rêves. Comme dans nos vies.

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La scène se passe sur une petite île du bout du monde. Ceux qui y vivent sont rattachés à la terre ferme par un petit pont. Ils doivent le traverser pour se rendre dans leur église flambant neuve. Mais pour élever leur âme et nourrir leur esprit, leur chapelle extérieure est autant inspirante: des étendues d’eau à leurs pieds, les Appalaches au loin, des arbres rabougris par les vents. En hiver, le blanc panorama est comme la page vierge d’un calendrier, d’une année nouvelle à remplir.

Autour de l’île, il y a un immense garde-manger. Presque chaque jour, des gens vont ouvrir ses portes pour amener quelque chose sur nos tables. Le homard l’été et l’éperlan l’hiver! Chacune de ces pêches a sa saison. Chacune a ses défis.

La pêche à l’éperlan n’est pas une pêche facile. Comme les autres, elle est à la merci des caprices de Dame nature. Pour étendre les sennes, les pêcheurs doivent attendre les glaces et partir juste à temps. Trop tôt, on peut s’enfoncer! Trop tard, on a perdu les bonnes places!

Il faut surveiller les courants pour étendre les sennes au bon endroit. Aussi les marées pour aller les lever au bon moment. Lorsque tous ces astres sont alignés, la pêche commence: tirer les filets, ramasser le poisson, le trier et le faire geler sur la glace, le mettre dans les sacs. Avant d’être dans notre assiette, l’éperlan passe plusieurs fois entre les mains du pêcheur.

Les pêcheurs surveillent aussi la température. Plus c’est froid, plus c’est bon! Si c’est doux, ils doivent s’assurer que la pluie ne gèle pas la porte. Ils aiment le soleil se mirant dans la glace. Celui qui réchauffe et rallonge les journées. Et qui donne aux ciels les bleus de Van Gogh.

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L’homme sur la photo, ce pourrait être n’importe quel pêcheur entre Néguac et le havre de Bathurst. Celui-ci, c’est le benjamin de Geoffrey et Hermella. Installé au bout de Pokesudie, ce couple a travaillé à la sueur de leur front pour élever une grande famille. Ce monde-là, ç’a boulangé, ç’a jardiné, ç’a pêché pour que les enfants ne manquent de rien. Il a trimé dur le patriarche Geoffrey avec son traîneau tiré par des chiens et ses filets réparés. Et Hermella, femme vaillante entre le poêle et les berceaux pour donner autant des raisons de vivre que de quoi vivre.

Mon grand-père avait raison de dire que ce n’est pas le travail qui fait mourir. Au contraire: il structure les journées. Les personnalités aussi! Il met en valeur les traits des visages et donne aux mains la forme du service.

Comme les pionniers de la pêche à l’éperlan (Isidore, Armand, Joseph, Edmond, etc.), Dysma se prépare avec impatience pour la saison. Il prendra plus d’éperlans qu’il pourra en manger. Il a sûrement sa liste de personnes qui attendent leur commande. Comme d’autres, il vend l’éperlan qui est encore dans l’eau.

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Comment ai-je eu le privilège d’avoir connu les Plourde? D’avoir été témoin d’un amour qui se traduisait dans une vie de travail ardu? D’avoir été invité à leur table? L’hiver, l’éperlan était plus que nourriture dans l’assiette; c’était un mets de communion. L’été, les pique-niques au chalet rassasiaient nos faims de passer quelques heures avec Eva qui nous voit désormais de là-haut.

Comment ai-je eu ce privilège de pouvoir aller jusqu’au bout de l’île? Et d’aller aussi loin dans les confidences pour entendre ce qui se loge aux confins des cœurs pour révéler le plus précieux? Dans ces périphéries, j’ai appris que nos épreuves ont un temps limité. Comme au bout de la nuit l’aurore fait disparaître les ténèbres; au bout de la pandémie, le vaccin fera revivre la fraternité. Au bout de l’île, un secret m’a été dévoilé.

Aller au bout de l’île, c’est aller voir l’amour qui donne tout et qui se donne jusqu’au bout. Jusqu’à ce qu’on perde pied et qu’on se jette dans l’immensité d’un autre amour.

J’ai eu le privilège d’aller jusque-là. Il se renouvelle chaque semaine alors que j’entre chez vous. Je vous remercie. Bonne année: du travail et des éperlans pour tous!

22_gauvin - Copie
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