Le désir et l’espérance

En cette nouvelle année qui nous arrive parée de nuages, je vous souhaite de jouir du soleil, quand il se présentera: celui de l’hiver qui transforme les champs de neige en tapis de diamants; celui du printemps qui gave les bourgeons du suc de la vie; celui de l’été qui éclabousse de lumière nos canicules; et celui de l’automne qui nous peint des ciels flamboyants.

Je vous souhaite aussi de jouir de ces petites victoires intimes que nous célébrons en silence quand nous parvenons à vaincre une mauvaise habitude, quand nous osons aller au bout de notre curiosité pour apprendre quelque chose de nouveau, quand nous posons un geste discret qui embellit la vie de quelqu’un d’autre sans que personne ne le sache.

C’est mon cadeau des Rois!

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J’ai écrit cette dernière expression «cadeau des Rois», en me demandant si tout le monde comprendrait ce que je dis. Surtout les plus jeunes qui n’ont pas été élevés, comme les mozusses de boomers, à respecter le calendrier religieux et à célébrer ses «Solennités», expression d’un autre âge encore, qui veut simplement dire, célébrer ses fêtes.

Oui, on parlait comme ça autrefois, et on n’était pas plus fou. On ne parle plus comme ça aujourd’hui, et on n’est pas plus fin! Paradoxe.
Les paradoxes m’ont toujours fasciné. Comme si une idée, une situation, un événement, un truc banal même, pouvaient être une chose et son contraire en même temps.

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Par exemple, si je vous dis que je suis en train de mentir, est-ce que ce que je dis est vrai ou faux? Bref, quand je dis que je mens, je dis la vérité?

Évidemment, ce n’est pas moi qui ai inventé cette patarafe-là. Il faut plutôt en remercier le poète Épiménide le Crétois qui vivait autour de six cents ans avant le ti-Jésus. On dit qu’après s’être endormi dans une grotte pendant 57 ans, il en ressortit (plus vieux, j’imagine!), mais surtout plus «savant», plus instruit des choses du cœur et de la raison. Bref: un chamane, un devin. Même qu’il se faisait une spécialité de deviner le passé! Je lolle!

Vous aurez compris que je résume, et pas à peu près!, mais j’ai une chronique à écrire, moé-là, et je ne peux pas délirer toute la journée sur Épidémie, oups, pardon: Épiménide.

Gouglez ça: des heures de plaisir pour oublier le confinement.

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Où en étais-je? Ou plutôt: où voulais-je en venir? Ah oui, la langue française.

Je viens d’écrire le mot «gouglez». Ça ne plaira pas aux puristes qui s’attristent quand je transcris en «franglais réinventé» un de ces mots communs anglais qu’on dit à tout bout de champ sans plus même y penser. Je m’en excuse d’avance, mettons. Sorry.

Mais mettons itou que j’écris cette chronique depuis bientôt vingt ans, et que depuis bientôt vingt ans je me bats ici dans cette page pour la langue française, en Acadie et dans le monde, en utilisant pour ce faire tout l’arsenal que j’ai à ma disposition, y compris quelques stratégies de subversion sémantiques afin de faire passer un message: l’humour peut aussi être très efficace pour contrer l’assimilation.

Le mot «gouglez», entre vous et moi, pas sûr que c’est français, pis pas sûr que c’est anglais non plus, mais l’ensemble ramasse à la fois la langue de Molière, la langue de Shakespeare et mes trilles de rossignol, ce qui fait trois beaux rois mages pour tout le monde, et ça me fait plaisir de faire plaisir à tout le monde!

Une autre étrenne de l’Épiphanie! Chanceux, va!

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Évidemment, quand je vais sur Facebook je ne vois pas ces horreurs langagières. Tout le monde sort ses mots du dimanche, dans une langue française épurée. Tout le monde est sur son 36. (Les Frönçais sont juste rendus à 31. Sont lents! C’t’effrayabe!)

Anyway, sur Facebook, on se croirait à Versailles!

Ok, je mens. Encore. Désolé de dire la vérité.

Blague à part, su Facebook le monde s’écrivant comme qui voulant pis comme qui pouvant. Y a même des franças qui onvaient pas envie de parler leur langue parce qu’i’ pensiont qu’i’ sontaient a lot better en anglas.

Facebook, terra incognita de la pensée, no man’s land du discernement critique et cimetière des idées mortes, pour parler trois langues en même temps, est l’arène où s’affrontent le passé, le présent et le futur de notre Acadie.

Pour célébrer la nouvelle année, je vous ai souhaité de jouir. Eh ben, puissions-nous jouir ensemble de notre langue! En français!

Justement, en cette année 2021 pointe à l’horizon un éventail de moments qui promettent d’être des moments forts de la francophonie canadienne, et de la francophonie acadienne en particulier puisque l’aggiornamento de la Loi sur les langues officielles est au programme.

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Je formule un vœu corollaire, plus intime celui-là: le vœu que nous arrêtions de nous concentrer sur l’unilinguisme anglais d’Untel ou d’Unetelle occupant de hautes fonctions pour nous concentrer sur NOUS: notre propre langue, qu’en faisons-nous?

Si l’on tient mordicus à ce que la Loi sur les langues officielles exprime pleinement nos aspirations et valeurs linguistiques, arrêtons de pourchasser les anglophones unilingues mais concentrons-nous sur l’élection de députés francophones qui sont super francophiles.

Pas des députés francophones qui s’en vont parler en anglais à l’Assemblée législative quand les journalistes ont le dos tourné, mais des députés francophones qui sont francophones du matin au soir dans leurs fonctions.

Pas des députés francophones qui parlent du fait français au Niou-Brunswick seulement quand ils sont poussés au pied du mur, mais qui en parlent avant les élections, pendant les élections et après les élections.

Je ne doute pas une seconde que cela changerait déjà irrévocablement le paysage politico-linguistique de la capitale et, par ricochet, de l’Acadie.

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Enfin, en 2021, je nous souhaite de jouir du précieux présent, celui qui, les bras chargés de promesses, passe, souvent sans s’arrêter, en laissant traîner dans son sillage un parfum de désir et d’espérance.

Je nous souhaite ce désir et cette espérance.

Han, Madame?