Le vieillissement et la Constitution

Le vieillissement démographique a souvent mauvaise presse. Les investisseurs lui reprochent une nouvelle ère de rendements modestes. Les experts en politiques publiques s’inquiètent de ses conséquences sur notre filet de sécurité sociale. Les sociologues, pour leur part, se préoccupent de l’accélération du déclin rural qu’entraîne le départ des jeunes, déjà peu nombreux, vers les centres urbains, laissant les plus âgés derrière eux.

Certes, il y a de quoi s’inquiéter. Mais fondamentalement, le vieillissement démographique est une bénédiction, pas une malédiction. En fait, c’est un signe de notre succès en tant que société. Pourquoi? Parce que vieillir est un luxe qui n’est offert qu’à ceux qui restent vivants. La population du Canada vieillit parce que l’espérance de vie a considérablement augmenté depuis un peu plus d’un siècle.

Pour apprécier pleinement le progrès accompli, il est bon de rappeler que pendant presque toute l’histoire de l’humanité, l’espérance de vie ne dépassait pas le cap des 40 ans. Plus récemment, au tournant du 20e siècle, les nouveaux-nés canadiens pouvaient s’attendre à vivre jusqu’à environ 50 ans. De nos jours, c’est bien au-delà de 80 ans.

Le vieillissement démographique au Canada ne se résume toutefois pas aux progrès en matière d’espérance de vie. C’est aussi l’histoire de la progression d’une génération exceptionnellement nombreuse, les baby-boomers, à travers les différentes étapes de la vie. En 2021, les plus âgés d’entre eux auront 75 ans et les plus jeunes, 56 ans.

Grâce à des décennies de forte immigration, les baby-boomers ne dominent plus la pyramide des âges au Canada. Au Nouveau-Brunswick, cependant, ils continuent de régner en maître.

Ce fossé démographique qui nous sépare du reste du pays est lourd de conséquences. Comme le Nouveau-Brunswick vieillit plus rapidement, son économie connaît une croissance bien plus faible alors que ses besoins en matière de soins de santé augmentent plus rapidement que presque partout ailleurs au Canada.

Au cours de la dernière décennie, le vieillissement démographique accéléré du Nouveau-Brunswick a mis le gouvernement provincial dans un étau financier, l’obligeant à dépenser beaucoup moins que la moyenne canadienne. De fait, une fois l’inflation générale et le vieillissement démographique pris en compte, les dépenses provinciales de santé au Nouveau-Brunswick sont considérablement plus faibles aujourd’hui qu’elles ne l’étaient il y a dix ans. Une telle situation ne peut perdurer si nous entendons faire en sorte que nos aînés vieillissent dans la dignité, sur un pied d’égalité avec les autres Canadiens.

Il y a près de 40 ans, en 1982, le Canada rapatriait sa Constitution et adoptait la Charte canadienne des droits et libertés. Ailleurs dans la loi qui modifiait notre Constitution se trouvait un engagement de principe visant à faire en sorte que les gouvernements de toutes les provinces et tous les territoires, riches ou pauvres, aient des revenus suffisants pour assurer des services comparables à des niveaux d’imposition comparables. Bref, le Canada s’est engagé à faire en sorte qu’en matière de programmes sociaux, il n’y ait pas de citoyens de seconde classe.

Compte tenu de cet engagement, on aurait pu logiquement s’attendre à ce qu’Ottawa ajuste ses transferts pour aider davantage les provinces qui vieillissent plus rapidement que les autres. Pourtant, il a fait exactement le contraire: au cours de la dernière décennie, les paiements de transfert fédéraux par habitant versés à l’Alberta, la plus jeune province du Canada, ont augmenté deux fois et demie plus rapidement que ceux versés au Nouveau-Brunswick, la deuxième province la plus âgée au pays.

Une telle situation ne peut plus durer si Ottawa entend respecter l’esprit, sinon la lettre de la Constitution. Alors que la deuxième année de cette jeune décennie commence, espérons qu’il changera de cap bientôt!