Sur l’autoroute de l’Histoire, nous venons de franchir la borne 2021. Même si nos yeux sont rivés sur ce qui est devant, cela ne nous empêche pas de jeter un regard dans le rétroviseur. Avant que les anniversaires de l’année 2020 soient rangés définitivement dans la boîte à souvenir, il en est un qui m’apprend à entrer sereinement dans l’année nouvelle.

La pandémie a éclipsé tant d’événements. Notamment le centième anniversaire d’un symbole mythique en Acadie: la statue d’Évangéline. Elle est la signature d’un site historique national qui, avec le paysage culturel de Grand-Pré, est entrée au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2012.

Comme le chante Angèle Arseneau, «Grand Pré, c’est là que tout a commencé, c’est là que nous avions rêvé». Pour les Acadiens, c’est une terre sainte où tant d’éléments témoignent de l’histoire épique de notre peuple: l’église Saint-Charles-des-Mines, les immenses saules pleureurs, les artéfacts des aboiteaux et la fameuse statue d’Évangéline.

Son origine est une statuette en terre cuite réalisée au Québec en 1918 par Louis-Philippe Hébert. Ce dernier voulait donner un visage à l’héroïne du poème de Longfellow. C’est son fils, Henri, qui verra à faire couler dans le bronze cette statue de plus de deux mètres. Réalisée à Paris, elle arrivera à Grand-Pré juste à temps pour les cérémonies entourant son dévoilement le 29 juillet 1920.

Plusieurs ont cherché à connaître ce qui a pu motiver Hébert à donner au regard d’Évangéline des traits inquiets et mélancoliques. Pourquoi ce regard tourné vers l’arrière au moment de quitter les terres du Bassin de Mines? Pour revoir une dernière fois le village enflammé par les Anglais? Pour évoquer la douleur de la séparation? Pour «pleurer le pays perdu»? (Henry Wadsworth Longfellow, A tale of Acadia, 1847) Chacun a ses hypothèses. Pour moi, la stature et l’orientation du visage d’Évangéline est un prototype du peuple acadien. Son regard tourné vers l’arrière n’est pas un refus de regarder droit devant, mais un désir de revoir le chemin parcouru par un peuple qui réussit, malgré les vicissitudes de l’histoire, de rester fidèle à son avenir.

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Se nourrir de l’histoire de courage des devanciers peut devenir un point de départ pour s’élancer vers l’avenir. Nous pouvons nous abreuver au passé. Non pour s’y réfugier dans la complaisance, ni pour trouver un prétexte de se plaindre du présent, mais pour trouver dans la résilience de nos ancêtres un nouvel élan.

Pour certains, le souvenir des événements du passé contribue à nous garder soit dans un rôle de victime, ou dans une certaine nostalgie. Je ne souscris pas à une telle crainte.

Faire fi du passé, c’est croire que l’histoire commence avec nous. Ou prétendre qu’on peut se fonder soi-même.

Le souvenir du passé fait revivre ce qui a motivé le courage de nos devanciers. Ce que nos ancêtres ont fait hier, nous devons le faire aujourd’hui. Non pas faire la même chose. Plutôt faire des choses nouvelles, mais avec la même ardeur. La même espérance.

Parce que les combats ne sont pas terminés. Des droits linguistiques sont menacés. Les changements climatiques affectent notre environnement naturel. Le patrimoine religieux, celui qui est bâti, mais aussi celui immatériel des valeurs évangéliques, doit être préservé.

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Au moment d’entrer dans une nouvelle année, il est juste et bon de jeter un regard au-dessus de son épaule, vers l’arrière. L’année 2020 a été une mise à l’épreuve; elle a modifié nos habitudes et secoué nos certitudes. Elle a connu son lot de défis, en permettant à plusieurs de découvrir en eux-mêmes des ressources insoupçonnées. D’autres cherchent encore à sortir de cette crise.

Comme François l’exprime dans son dernier livre: «On ne sort jamais indemne d’une crise; c’est une règle fondamentale. Si tu t’en sors, tu en ressors meilleur ou pire, mais jamais comme avant.»

C’est ainsi qu’on avance dans la vie: davantage d’une crise à une autre que d’une année à une autre. Parce que les passages habituels qui reviennent annuellement ne nous révèlent pas véritablement. Les épreuves obligent à faire des choix qui révèlent alors la qualité d’un cœur.

Dans toute crise, il y a la nécessité de connaître ses ressources, d’évaluer ce qui est disponible pour mener le bon combat (Lc 14). Mais après ce regard en arrière, il y a la nécessité d’aller de l’avant.

Il est possible de sortir de cette crise moins individualiste et orgueilleux que nous n’y sommes entrés. C’est un moment favorable: à chacun de faire le point et revoir ses priorités. Ce serait dommage de retourner simplement à ce que nous étions auparavant. Ne passons pas à côté!