L’Acadie tropicale: l’expérience désastreuse de la Guyane

La plupart des Acadiens qui se sont retrouvés en France pendant le Grand Dérangement n’y sont pas restés. Pour plusieurs, l’adaptation à une société plus structurée qui avait peu de choses en commun avec leur vie en Acadie était trop difficile. L’attrait de s’établir ailleurs – comme en Louisiane – où l’on pouvait faire figure de pionnier dans de nouvelles contrées était grand.

D’autres ont choisi d’accepter une aventure encore plus «exotique» qui allait s’avérer un désastre: la Guyane.

Territoire situé dans le nord de l’Amérique du Sud, à côté de l’extrémité nord-ouest du Brésil, la Guyane (ou Guyane française comme on l’appelait à l’époque) a eu, comme bien d’autres territoires dans les Amériques, une histoire de colonisation difficile. Après quelques tentatives d’établissements, les Français fondent Cayenne en 1643. Les efforts se concentrent surtout à établir des plantations et la culture du sucre, grâce aux esclaves amenés d’Afriques.

En 1763, année du traité de Paris qui mettait fin à la guerre de Sept Ans, les autorités françaises décident de lancer un nouvel effort de colonisation dans ce territoire qu’on surnomme parfois «France équinoxiale».

Ça tombe bien, puisqu’il y a justement en France une population dont on ne sait trop que faire: les Acadiens. En 1763, ils sont environ 3000. Il y a principalement deux groupes: des Acadiens déportés de l’Isle Saint-Jean (Île-du-Prince-Édouard) et de l’île Royale (Cap-Breton) en 1758, et ceux qui venaient d’être récupérés d’Angleterre, où ils avaient passé les sept dernières années..

Louis XV et ses ministres avaient une autre raison de vouloir convaincre les Acadiens de partir vers les tropiques. Le gouvernement versait aux déportés qui ne travaillaient pas six sols par jour. Cela équivalait à environ 200 000 livres par année, une somme qui provenait du budget même du ministre Choiseul, alors secrétaire d’État à la Guerre et à la Marine, donc responsable des colonies. C’est lui qui dirige l’organisation de la nouvelle colonisation de la Guyane.

Commence alors «la grande séduction». On envoie des «propositions» aux différents groupes d’Acadiens éparpillés dans le nord du pays: 50 livres par familles, plus 10 livres par enfant; des vêtements, soixante arpents de terre cultivable; deux esclaves noirs pour la culture; farine, viande de bœuf, lard et autres vivres pendant trois ans; certains autres avantages.

Certains acceptent et changent d’idée; ce qui irritera le duc de Choiseul qui menacera de retirer leur solde à ceux qui refusent.

Finalement, quelques centaines d’Acadiens répondront à l’appel – 600 selon une estimation – mais il est difficile d’en évaluer précisément le nombre, notamment parce qu’on les confond souvent avec des Canadiens. Certains auteurs affirment qu’environ 700 Canadiens et Acadiens ont abouti en Guyane, en 1764 et 1765.

Une centaine a été recrutée à Saint-Pierre et Miquelon. La plupart qui y étaient ont cependant refusé, craignant le climat trop chaud.

Les Acadiens étaient loin d’être les seuls. Au même moment où Choiseul leur faisait la cour, il envoyait des recruteurs au-delà des frontières de l’est de la France. Malheureusement pour lui et pour cette aventure, la réponse allait être bien plus grande que prévu. Appauvris par la guerre de Sept Ans, un grand nombre d’Allemands y ont vu une façon de recommencer leur vie. Près de 17 000 ont entrepris la marche à travers la France pour atteindre les ports de l’Atlantique où devaient les attendre les navires pour la Guyane. L’opération était hors de contrôle.

Craignant les troubles et les maladies dans les villes françaises inondées par ces gens, on expédie finalement et rapidement environ 11 000 d’entre eux en Guyane. On les débarque dans un groupe de petites îles près de Kourou, qui devaient être l’établissement principal des nouveaux colons. Certains autres arrivants s’y trouvent, dont des Acadiens. La maladie s’installe, jumelée au manque de nourriture. On n’avait pas prévu autant de bouches à nourrir.

Sur les 14 000 colons qu’on estime être arrivés en 1763 et 1764, 10 000 seraient morts, dont un nombre inconnu d’Acadiens. En janvier 1765, 3000 colons sont rapatriés en France, dont certains Acadiens, sans n’avoir rien colonisé du tout.

Malgré tout, les Acadiens s’en sortent mieux que les autres. Environ une centaine survivent à l’hécatombe. Ils quittent alors la région de Kourou pour s’établir un peu à l’ouest, sur la côte, à Sinnamary. En 1766, un nouveau gouverneur est nommé: il s’agit de Louis-Thomas Jacau de Fiedmont, né à l’Île Royale d’une mère acadienne, soit Anne Melanson, fille de Pierre Melanson dit Laverdure. Officier d’artillerie, Fiedmont en avait vu d’autres, ayant occupé le rôle d’ingénieur au fort Beauséjour, lors de sa chute en 1755, puis ayant été l’un des officiers présents lors de la chute de Québec en 1759.

Même si de Fiedmont leur était sympathiques, les survivants acadiens n’ont pas eu la vie facile. Un médecin de Cayenne estimait que les colons acadiens et allemands vivaient sous une «servitude cruelle» sous la gouverne de propriétaires terriens, dans des conditions pires que l’esclavage.

Les descendants des 30 ou 40 familles acadiennes à Sinnamary, de même que les autres colons de race blanche ont fini par disparaître après le milieu du 19e siècle, sans laisser de trace. Décès, maladies et métissages, ainsi que de la créolisation de leur langue semblent avoir été leur sort.

La plupart de ces Acadiens rêvant d’un monde meilleur après la Déportation y ont plutôt trouvé le prolongement de la misère du Grand Dérangement.