L’Amérique n’est plus une superpuissance

Les États-Unis disposent encore de l’armée la plus puissante du monde. Même l’ennemi le plus téméraire ne prendrait aujourd’hui le risque d’envahir le territoire américain ou de s’attaquer sans raison aux principaux alliés de Washington dans le monde. Pour autant, les États-Unis ne sont plus une superpuissance.

Issu des années Reagan, le «consensus de Washington» se fondait sur l’idée selon laquelle le monde en développement prospérerait en adoptant le modèle de démocratie libérale et le libre marché qui avait si bien fonctionné pour un petit club de pays riches du monde.

La pandémie de Covid-19 a fait naître un nouveau consensus sur la meilleure façon de gouverner. L’apparition du virus sur le sol chinois y a déclenché un vieux réflexe autoritaire. Les responsables locaux à Wuhan, dans la province centrale de Hubei, ont supprimé les informations et publié des déclarations publiques trompeuses afin d’éviter d’avoir à signaler de mauvaises nouvelles aux autorités centrales.

Une fois que le gouvernement central s’est impliqué, il a néanmoins agi de manière décisive et efficace. Il contenait le virus en mettant 46 millions de personnes en quarantaine, confinant jusqu’à 16 villes. Pékin a introduit des tests généralisés et la recherche des contacts (tracing). La réponse rapide et cohérente de la Chine est largement créditée d’avoir évité un résultat beaucoup plus calamiteux à l’intérieur de ses frontières.

Contraste saisissant avec les États-Unis. Avec à date près de quatre cent mille morts et plus de vingt-trois millions de cas d’infections, le pays présidé par Donald Trump n’est pas seulement devenu l’épicentre du virus. Celui-ci a aussi démontré jusqu’à quel point la santé publique est un problème collectif aux États-Unis, comme dans les États faillis.

Les États-Unis ne sont plus non plus la seule superpuissance économique. Depuis 2014, dans un renversement historique des plus spectaculaires, la Chine est devenue la première puissance économique en termes de parité du pouvoir d’achat. Elle déclasse l’Amérique à d’autres importants égards.

Le secteur de l’intelligence artificielle (IA) promet d’être le principal moteur des progrès économiques au cours du prochain quart de siècle. Des experts, parmi lesquels des Américains, ont constaté que les avantages de la Chine en termes de sa taille, de collecte de données et de détermination nationale, lui ont permis au cours de la dernière décennie de combler l’écart avec les leaders américains de cette industrie.

Mais c’est surtout la présidence de Donald Trump qui aura asséné le coup le plus fatal à l’hyperpuissance américaine. Les analystes s’accordent généralement à affirmer que, de loin, l’arme la plus redoutable que les États-Unis ont toujours brandie — pour promouvoir la démocratie, la liberté politique, les droits universels, l’État de droit — a été le pouvoir de l’exemple américain (plutôt que l’arsenal militaire ou les sanctions économiques).

Au cours des quatre dernières années, ce capital symbolique a été dilapidé par un président ouvertement hostile au processus démocratique, et qui a bénéficié de la complicité passive ou active de membres influents du Parti républicain dans ses efforts afin de mentir, violer impunément les lois ou fragiliser les institutions démocratiques.

Puis vint le coup de grâce le mercredi 6 janvier. Ce jour-là, des partisans de Trump ont violemment pris d’assaut le Capitole, siège du Parlement américain, certains vêtus de costumes étranges, d’autres arborant des symboles nazis ou agitant des drapeaux confédérés. Répondant à des appels réitérés de Trump, les manifestants entendaient empêcher la certification des résultats de l’élection présidentielle du 3 novembre.

Certains observateurs, à l’instar du célèbre acteur américain Arnold Schwarzenegger, parlent d’une journée de Cristal à Washington, dans une allusion évidente au soulèvement violent ordonné par Adolf Hitler dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938 contre les Juifs d’Allemagne.

Nul doute que les images des vitres brisées du Capitole qui font le tour du monde seront beaucoup plus dommageables pour la réputation mondiale des États-Unis en tant que démocratie stable et en tant que superpuissance qu’aucun autre changement structurel intervenu dans l’équilibre mondial des puissances.

Le secrétaire général de l’OTAN, le premier ministre britannique, le premier ministre danois, le président du Chili et le ministre israélien de la défense ont été parmi les dirigeants de pays amis des États-Unis qui ont condamné l’assaut contre le Capitole.

Moins diserts, les dirigeants dans les grandes capitales autoritaires mondiales (Moscou, Pékin, Téhéran, Caracas et Riyad) ont sans doute apprécié les scènes horribles vues à la télévision. Qui pourra maintenant leur donner des leçons de démocratie?

En 2020, le président russe Vladimir Poutine a été accusé d’avoir empoisonné son plus important opposant politique, Alexeï Navalny. Le prince héritier saoudien a ordonné le meurtre horrible du journaliste Jamal Kashoggi, l’un de ses critiques les plus éminents. À Hong Kong, des dirigeants du mouvement pro-démocratie viennent d’être arrêtés.

Le déclin de la puissance américain confirme-t-il le crépuscule de la démocratie?