L’anse de mon Étang-du-Nord

J’ai 20 ans.

Nous sommes en juillet. Il fait chaud. Très chaud. Une grosse chaleur madelinienne: un 20 degrés, en plein soleil, quand le suroît reprend son souffle juste avant de nous dépeigner les ch’feux. C’est calme, c’est beau… assis sur un dolos à l’anse de mon Étang-du-Nord.

Pour me rendre jusqu’ici, j’ai marché de Lavernière à la Côte, coupe Longueuil au vent, musique dans les oreilles. Tout était parfait. Une heure de réflexions libres et de liberté réfléchie. Je suis aspiré par l’odeur des vagues brisées et de la marée baissante. Des camions pleins de cages circulent, des ouéreux zieutent et des curieux curieusent.

Mes espadrilles de couleurs dépareillées me guident. Je suis passé devant le CÉGEP en pause estivale. J’ai surpris deux vieux que je ne connaissais pas qui sortaient du bureau de poste. Circulaires en main, ils faisaient de grands palabres à propos de tout et de rien. La routine. En bas de la butte, j’ai vu au loin le stade vide de toute balle-molle depuis une traille. Puis, enfin, avant de mettre le pied sur le trottoir latté de la Côte, j’ai croisé la COOP, La Sociale, avec ses rumeurs de la fermer pour de bon. Et en face, le Bar des Îles avec ses néons de cactus qui, eux, ne sont pas à la veille de fermer.

Je me suis arrêté en face de la statue, comme un croyant devant sa croix. Six pêcheurs qui halent quelque chose de l’eau à l’aide d’un câble et, très souvent, avec un touriste assis entre les bras de l’un d’eux. Évidemment, celui-ci se trouve drôle et original… comme tous les autres avant lui d’ailleurs.

Mais que tirent les pêcheurs au juste? Un gros poisson, une baleine échouée, une pêche miraculeuse? Trop simple… Peut-être un grand rêve? Un avenir incertain? Quelques fois, je me pose ces questions… assis sur un dolos à l’anse de mon Étang-du-Nord.

Je me rends jusqu’au bout du quai et laisse mon imagination aller encore plus loin. Je me transforme en funambule qui déambule sur le fil que dessine la rencontre du ciel et de la mer. L’horizon est le terrain de jeu de mes yeux qui regardent tout au bout de mon index qui pointe vers le large. Et je suis bien. Très bien. C’est ma place. Et je le sais.

Mais, je rêvasse d’en dehors. Je m’imagine tout petit au milieu de la grande ville. Comme le bateau, seul, au beau milieu d’une mer agitée. Les vagues viennent se fracasser à quelques pieds de moi, me laissant au passage une délicate brume salée au visage. Ça goûte bon. Ça sent bon. Mes yeux cherchent le bout du bout de la ligne d’horizon. Son point final qui annoncerait le début de quelque chose de neuf. Un changement. Un nouveau départ. Mon départ. Vers la grande ville. Seul. Au beau milieu d’une mer agitée.

Je jette un coup d’œil à la vieille maison jaune à ma droite. Secrètement, je rêve d’y habiter. C’est grisant d’avoir de l’ambition. Notre-Dame de l’Assomption trône fièrement au sommet de la butte rocheuse, en face de ma future demeure. La patronne des Acadiens surveille son anse, patiente et impassible. Il fait beau, il fait chaud et c’est bon d’être un brin inconscient… assis sur un dolos à l’anse de mon Étang-du-Nord.

J’ai 24 ans.

À bord du traversier, les yeux dans l’eau, je quitte qui je suis pour être mieux. Peut-être. J’espère. L’idée n’est pas de me prendre pour un autre, mais bien de devenir cet autre. Celui que je ne me permettais pas d’être, celui qui souhaitait naître. Passer de l’éternel ado vivant encore chez ses parents à l’homme. L’auton’homme.

Mais pour y arriver, pour me balancer, pour me trouver, il a fallu que je quitte, que je quit. Abandonner amis et parenté, mais aussi la terre qui m’a vu grandir, les buttes qui m’ont entendu débouler en riant, les plages qui m’ont chatouillé les pieds, les vagues qui m’ont bercé tant le tympan que le dedans. Un sacrifice. Un grand. L’ultime. Mettre son identité en veilleuse pour se trouver ou se retrouver.

J’ai 42 ans.

En marchant sur le trottoir à peine déneigé de la grande ville à peine réveillée, je croise des gens à peine intéressés. Et je peine. Je peine à croire que cette période où je prenais régulièrement le temps de me rendre à la Côte pour profiter de moments de quiétude et de réflexion est révolue à tout jamais… Alors, je rêve encore. Je rêve d’une machine à voyager dans le temps qui me permettrait de retourner à cette époque, chez nous, aux Îles.

J’aimerais beaucoup revivre ces moments, tels quels. L’espace d’un instant. Le temps de recharger mes batteries. Le temps de remplir mes veines de far d’homard. Le temps de r’greyer mes poumons d’air salé. De m’asseoir sur un dolos à l’anse de mon Étang-du-Nord, les yeux perdus au loin à chercher en vain le bout du bout de la ligne d’horizon. Son point final qui annonce le début de quelque chose de neuf.

L’arrivée de chaque nouvelle belle saison m’amène à ça. Mon esprit me balance une image haute définition du cap du Gros-Cap ou de l’anse de la Belle-Anse. Ça me vient automatiquement avec une senteur de marée baissante ou de chaudrée de coques qui se réchauffent les panses en attendant le souper. Suis-je à la bonne place? Me manque-t-il quelque chose dans ma vie?

Comme tout Madelinot exporté, oui, il me manque de quoi. L’insularité. Cette particularité bien à nous. Ce qui fait de nous, nous, et ce qui fait d’eux, eux. Le calme, le détachement, l’abandon. La simplicité. Vivre au rythme des saisons, des marées baissantes et des quartiers de lune. Se laisser bercer par le mouvement incessant de la vague… assis sur un dolos à l’anse de mon Étang-du-Nord.

On se r’parle!

Hugo à Richard à Joseph Bourque de Lavernière

*Hugo Bourque est scénariste et idéateur pour la télévision au Québec depuis près de 15 ans. Il a une formation d’auteur à l’École nationale de l’humour de Montréal. Mais il est d’abord et avant tout un gars des Îles-de-la-Madeleine. Un Madelinot et Acadien fier de ses racines, de son accent, et de son insularité. Il signera une chronique toutes les deux semaines dans l’Acadie Nouvelle.