La tâche herculéenne de Joe Biden

Il est assermenté mercredi dans un Washington fortifié, devant un public inhabituellement réduit et en l’absence de son prédécesseur Donald Trump. Ces paroles prêtées à John F. Kennedy donnent peut-être le mieux la mesure de la tâche herculéenne qui attend Joe Biden: «Une nation ne peut être plus forte à l’étranger qu’elle ne l’est chez elle».

Les États-Unis ne composent que 4% de la population mondiale. Près de 20% des décès et cas signalés de COVID-19 proviennent pourtant du territoire américain, selon les statistiques de l’Organisation mondiale de la santé. La pandémie a déjà tué plus de 400 000 Américains.

Même si l’économie américaine a le potentiel de se redresser promptement, le risque d’une grave récession ne sera évité que si la nouvelle administration Biden parvient rapidement à contenir la propagation de la pandémie, qui n’affiche pour le moment aucun signe d’essoufflement.

C’est pourquoi la décision de Biden, le jour même de son investiture, d’imposer le port du masque obligatoire, va dans la bonne direction. En plus du redressement d’une économie américaine bancale, Biden devra aussi résoudre de graves problèmes de polarisation sociale que lui a légués son prédécesseur.

Particulièrement inspiré lors de son discours inaugural, le 46ème président américain a fait mercredi la part belle à l’unité nationale. Vaste chantier. Le refus de Donald Trump de reconnaître sa défaite et le récent violent assaut de ses partisans contre le Capitole agitent aujourd’hui sur les États-Unis de Joe Biden le spectre d’une «guerre incivile», que d’aucuns redoutent ouvertement.

Un «choc des civilisations»?

Biden fait par ailleurs face à une liste de défis non moins intimidants en matière de politique étrangère. Sur ce plan, la plus grande priorité américaine restera toutefois l’endiguement de l’irrésistible ascension de la Chine.

Par une stratégie résolue, couronnée de quelques succès, la Chine fait de moins en moins mystère de sa volonté de neutraliser à termes les États-Unis dans la région indo-pacifique. Même légitimes, les ambitions chinoises font croître les risques réels d’un affrontement majeur dans la région avec la puissance américaine.

La géoéconomie – et, en particulier la cyberéconomie – est aussi devenue le nouveau champ de bataille géostratégique. La puissance américaine a un écart à combler par rapport à la Chine dans le domaine crucial de l’intelligence artificielle et de l’apprentissage automatique.

Biden pourra-t-il empêcher la domination grandissante de la Chine dans ces domaines clés parmi d’autres, et la multiplication des «sphères d’influence» chinoises, sans cependant céder à la peur irrationnelle d’un inévitable «choc des civilisations»?

La guerre commerciale déclarée à la Chine par Donald Trump a mené à une aggravation de la crise qui affecte depuis quelque temps la plus importante relation bilatérale au monde. Or, candidat, Biden a promis d’adopter une approche encore plus musclée envers la Chine que son prédécesseur.

La voie européenne?

La réalité amènera-t-elle le président Biden à favoriser plutôt une «coexistence concurrentielle»? L’Europe aurait quelque chose à lui dire à cet égard.

Déclarée « adversaires » des États-Unis sous Trump et «rival systémique» par l’Union européenne, celle-ci entend néanmoins faire de la Chine un partenaire. À quelques semaines seulement de l’investiture de Biden, Bruxelles et Pékin viennent ainsi d’annoncer un Accord sur l’investissement en Chine.

Ce traité vise à lier Pékin à une nouvelle «relation d’investissement fondée sur des valeurs» qui protégera les normes du travail et de l’environnement, et aidera à enraciner la Chine dans l’ordre mondial fondé sur des règles.

En novembre, la Chine signait avec 14 pays de la région Asie-Pacifique, dont le Japon, l’Australie et la Corée du Sud, «le plus important accord commercial jamais conclu dans le monde».

Malgré l’inévitable compétition stratégique entre les États-Unis et la Chine, les domaines de coopération sont légion. L’énergie verte, où excelle la Chine, en est un. La coopération sino-américaine y est indispensable si le monde doit relever avec succès le défi du réchauffement climatique. La pandémie de COVID-19, le relèvement de l’économie mondiale et le terrorisme, en sont d’autres.

Pour faire fructifier cette coopération, Washington devrait renoncer à son projet de changer à tout prix le système politique chinois. En contrepartie, Pékin devrait s’engager à ne pas remettre en question l’ordre international libéral et les intérêts américains.

Le refus de l’Europe d’attendre le transfert de pouvoir de ce mercredi à Washington a été interprété comme un message envoyé à la nouvelle administration démocrate: le monde d’aujourd’hui n’est plus tout à fait le même que celui laissé hier par le vice-président Biden.

L’Europe, à l’instar d’autres puissances, n’est pas prête à «consulter» les États-Unis avant de prendre des initiatives d’importance, fussent-elles avec la Chine.

Que dira Biden?