LeBlanc et Parkman: une rare amitié pendant l’exil acadien

Un monde les séparait. Pourtant, le révérend Ebenezer Parkman, diplômé de Harvard, et l’Acadien déporté Jean-Simon LeBlanc sont devenus des amis assez intimes lors du Grand Dérangement. Les familles des deux hommes se côtoyaient et se visitaient. Plus encore: Jean-Simon LeBlanc et Ebenezer Parkman se permettaient de discuter de religion, de l’histoire et de leurs expériences de vie si différentes.

Ebenezer Parkman, fils d’un constructeur de navire, est devenu en 1724 le premier pasteur de Westboro (ou Westborough), un village situé à l’ouest de Boston, et l’est demeuré jusqu’à sa mort en 1782. Heureusement pour nous, ce religieux a tenu un journal personnel très intéressant, tout au cours de sa vie.

Le 16 octobre 1756, Parkman écrit «qu’une famille de Français neutres, comme on les appelle, est arrivée dans la ville.» Il s’agissait de Jean-Simon LeBlanc, de sa femme Jeanne Dupuis avec quatre de leurs huit enfants.

Trois jours plus tard, il rend visite à la famille LeBlanc. Il dit que Jean-Simon est «rhumatique», qu’il «paraît être sociable» et qu’il sait lire. Le 8 novembre, autre visite chez les LeBlanc: il raconte qu’ils «ont fait du thé et j’en ai bu avec eux». Vers la fin du mois, il invite la famille à venir souper chez lui pour la Thanksgiving, mais «Monsieur Le Blanche» n’était pas assez bien pour venir. «Mais sa femme et sa fille Marie ont soupé avec moi».

C’était le début d’une amitié qui allait se développer entre les deux hommes et les deux familles, ce qui était peu fréquent dans les communautés où les Acadiens ont été déportés.

Il faut dire que Jean-Simon LeBlanc n’était pas un acadien typique. Il avait été l’un des députés acadiens d’Annapolis Royal (l’ancien Port-Royal). Il parlait et lisait anglais. Il avait aussi des liens avec des membres influents de l’autorité britannique de l’endroit. Sa demi-sœur était Marie-Madeleine Maisonnat, qui était l’épouse de William Winniett, un officier qui avait participé à la prise de Port-Royal en 1710. Trois filles du couple ont épousé des officiers britanniques qui ont siégé au Conseil de la Nouvelle-Écosse. L’un de ces officiers était John Handfield, qui allait hériter de la lourde tâche d’organiser la Déportation des Acadiens de la région d’Annapolis Royal.

La famille de Jean-Simon LeBLanc a profité de ces liens familiaux. Handfield, son neveu par alliance, a obtenu du gouverneur du Massachusetts, William Shirley, que sa famille ne soit pas séparée. Jean-Simon, son épouse et deux de leurs filles sont restés six mois à Annapolis Royal après que le reste des Acadiens aient été déportés avec leurs autres enfants.

Le révérend Parkman ne se contente pas de prendre le thé ou de partager un repas: il veut engager des conversations avec son voisin acadien et est curieux de sa personne. Il lui refile par exemple un nouveau livre qu’il a reçu sur l’histoire des colonies britanniques et a veut savoir ce qu’il en pense.

En décembre, Parkman écrit qu’il est allé voir les LeBlanc et a aperçu dans un de leurs livres que les dix commandements étaient «étrangement disposés»: le deuxième (ne pas faire d’image taillée ou de représentation pour adorer) étant omis, alors que le dixième (ne pas convoiter la femme, les biens, etc. de son voisin) était divisé en deux (une pratique non seulement catholique; les luthériens par exemple font de même).

À une autre occasion, voulant probablement le convaincre de «l’erreur» qu’était pour lui le catholicisme, Parkman donne une bible anglaise à son interlocuteur acadien. Il écrit dans son journal qu’il a fait «peu de progrès en ce sens».

Dès janvier 1757, les enfants des deux familles deviennent des amis et partagent des repas. Les enfants LeBlanc faisaient également des travaux pour les Parkman: les filles faisaient la couture, tissaient et lavaient le linge. Les garçons, en compagnie des fils révérend, travaillaient au champ et s’occupaient du bétail.

Les LeBlanc étaient loin d’être les seuls Acadiens exilés au Massachusetts qui ont rencontré le révérend Parkman. D’abord, les autres enfants du couple LeBlanc sont venus les visiter quelques semaines après leur arrivée et reviendront régulièrement.

Au printemps 1757, Parkman a visité à Cambridge, en banlieue de Boston, la famille de Louis Robichaud, un parent et ami de Jean-Simon LeBlanc, qui avait été comme lui député à Annapolis Royal et près des dirigeants britanniques, comme son père Prudent. Des membres de la famille Robichaud ont également rendu visite aux LeBlanc et ont rencontré à la même occasion le révérend Parkman. On rapporte qu’entre 1756 et 1759, une cinquantaine de visites d’Acadiens à Westoboro ont eu lieu, ce qui était assez surprenant, compte tenu des règles sévères censées limiter les déplacements des déportés.

Après la fin de la guerre de Sept Ans, maintenant libre d’aller où bon leur semble, la plupart des enfants de Jean-Simon LeBlanc vont partir pour le Canada, au Québec et s’installeront non loin les uns des autres. L’affaire n’est pas sûre, mais il semble que le couple LeBLanc soit resté au Massachusetts et que Jean-Simon y serait mort après 1770. Sa veuve, Jeanne Dupuis, ira rejoindre la famille au Québec. Elle était à Saint-Ours, le long de la rivière Richelieu, en 1775.

Le révérend Parkman semblait véritablement s’intéresser à ces Acadiens exilés. Il posait des gestes de générosité. Et son journal est l’un des témoignages les plus éloquents de la vie des déportés dans les colonies américaines.