Compatriotes, tenez bon!

D’emblée, je me fais solidaire de mes compatriotes du Madawaska qui se colletaillent dramatiquement à l’heure actuelle avec le mozusse de virus. Aujourd’hui, mon cœur est au Madawaska.

Au début de la pandémie, le Niou-Brunswick s’était mérité, avec raison, les éloges du pays pour sa gestion de la crise, mais force est de reconnaître que la pandémie n’épargne personne, ni continent, ni pays, ni région.

Ces moments de crise dans la crise arrivent inopinément. On finit par se perdre en conjectures sur les causes de cette détérioration de la situation. La tentation est forte de chercher un bouc émissaire. Tout y passe.

Mais en réalité, c’est la faute de tout le monde et ce n’est la faute de personne. En fait, le virus sait toujours comment trouver le chemin de nos cellules. Non que ce soit une fatalité, une punition de Dieu, ou une manigance du diable. Ce n’est que la triste réalité d’un virus qui a sa propre existence et poursuit ses ravages envers et contre tout.

Et contre nous.

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C’est peut-être ce qui est le plus difficile à saisir présentement: autant nous avons le pouvoir d’éradiquer le virus, par nos mesures hygiéniques et par les recherches scientifiques, autant nous sommes les victimes de quelque chose qui nous dépasse physiquement, intellectuellement et moralement.

Ce tiraillement entre notre pouvoir et notre impuissance nous tord les boyaux, littéralement. On doit à la fois agir et attendre. On doit à la fois craindre et espérer. On doit à la fois croire et douter. On doit à la fois s’exprimer et faire silence.

Bienvenue, la dissonance cognitive!

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Dans un tel contexte, il ne faut guère s’étonner des réactions contradictoires à ce combat planétaire contre un ennemi microscopique.

L’autre soir, sur France 24, je regardais un reportage sur les émeutes violentes dans plusieurs villes des Pays-Bas à la suite de l’annonce d’un couvre-feu. Les émeutiers en ont profité pour piller des magasins et incendier des voitures. On a même incendié un centre de dépistage de la COVID-19!

Et dire qu’ici, dans mon quartier montréalais, dès 20 heures tout le monde rentre docilement à la maison, couvre-feu oblige. Pas de manif, pas d’émeute, pas de saccage. À peine si quelques-uns rouspètent.

Au Liban, ce sont les mesures de confinement qui ont ameuté des manifestants et causé des heurts avec les forces de l’ordre. Même chose dans certains quartiers ultra-orthodoxes en Israël.

À Montréal, pas d’émeutes, mais des flics intervenant dans divers lieux de culte où s’étaient rassemblés en grand nombre des juifs hassidiques, contrevenant apparemment aux directives de la santé publique sur les rassemblements.

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À la télé américaine, j’ai entendu le nouveau président évoquer la possibilité que le nombre de décès dépasse les 600 000 d’ici quelques mois. Au même moment, c’est le procès pour sédition du bonhomme Trump qui semble accaparer les esprits.

Entre-temps, en France, ça râle de partout. Personne n’est content de rien. Après bien des tâtonnements hautement médiatisés, le gouvernement annonce que la vaccination pourra commencer: on râle contre la vaccination. Peu de temps après, manque de vaccins: on râle pour obtenir le sien! Ciel, ce n’est plus la Frönce, c’est la Frönde!

Certains se révoltent, certains patientent. Mais tous conviennent, de tous les coins de la planète, que c’est lent, que c’est long, que c’est lourd.
Et que le bout du tunnel est loin!

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Et comme si cela ne suffisait pas, voici que s’amènent les tinamis du mozusse de virus: les fameux «variants» venus du Royaume-Uni, du Brésil et d’Afrique du Sud!

L’arrivée de la parenté n’est probablement pas encore terminée, car il paraît que c’est une caractéristique d’un virus que d’être toujours en mutation. Je vous parle à titre de spécialiste, évidemment, car je lis tellement de commentaires d’internautes à ce sujet que je suis devenu, comme tout le monde, un expert en la matière.

Donc, on a une bibitte invisible qui traîne sa parenté dans ses bagages et qui nous pourchasse, nous harcèle, nous envahit et met notre vie en danger. Ici ou là, pour y faire face on a instauré le confinement, fermé les écoles, les collèges, les universités. On a fermé les restaus, les bars, les cinémas, les théâtres, les salles de spectacle, les musées, les arénas, les pistes de ski. On a fermé les industries, les manufactures, les entreprises, les bureaux, les agences. On a fermé les frontières. Et de guerre lasse, on a imposé un couvre-feu!

On n’a gardé que l’essentiel: les épiceries, les pharmacies, les quincailleries. Sans oublier l’alcool et le pot. Rien de mieux que les paradis artificiels pour passer le temps avant le paradis éternel!

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On n’aurait pu trouver mieux pour signaler l’entrée de notre civilisation narcissique dans le nouveau millénaire, encore quasiment flambant neuf si l’on fait abstraction des gratte-ciels de Manhattan qui s’effondrent comme des châteaux de cartes, de quelques tsunamis capables d’engloutir la population francophone du Niou-Brunswick au complet en quelques minutes, des feux de forêt incommensurables qui dévorent les continents, des ouragans affamés comme des ogres alignés en ordre alphabétique et d’un volcan au nom imprononçable écumant de rage sur une banquise en Islande.

Ensuite, on se lamentera que les théories de complots ont le vent dans les voiles!

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Bon, voilà que je me suis encore laissé entraîner dans une digression à n’en plus finir. Si je m’écoutais, il me semble que je pourrais me rendre ainsi jusqu’à la fin du monde.

Mais, malgré mon caractère impétueux, je reste un homme serein et un chroniqueur consciencieux et c’est pourquoi je vous annonce, avec tambours zé trompettes, petits fours zé trempettes, que je me dirige vers la conclusion de cette épître qui virevolte comme un papillon de nuit attiré par la flamme d’un fanal un soir de camping sauvage aux Jardins de la République.

Car, oui, au bout de cette chronique, mon cœur flotte toujours au-dessus du Madawaska pour dire à mes compatriotes de tenir bon. C’est l’essentiel.

Han, Madame?