Marie Marguerite Rose et les esclaves de l’île Royale

À son époque, Marie Marguerite Rose n’était qu’une esclave parmi tant d’autres à l’île Royale (maintenant Cap-Breton). En fait, plus de 200 esclaves ont vécu à un moment donné dans la colonie française, entre 1713 et la fin des années 1750. Mais Marguerite Rose, dans les dernières années de sa vie, a fait quelque chose que peu d’esclaves réussissaient à l’époque: s’affranchir et devenir commerçante. En 2009, Parcs Canada l’a ajoutée à sa liste «personne d’importance historique nationale».

Selon les estimations les plus répandues, 12,5 millions d’Africains ont été arrachés de force de leur contrée et envoyés au Nouveau Monde comme esclaves. La Nouvelle-France a compté environ 1400 esclaves, dont près de 3000 dans ce qui était le «Canada» à l’époque, soit à peu près le Québec actuel. Parmi les quelque 200 de l’île Royale, plus de 90% étaient des Noirs, le reste étant des «Panis», soit des autochtones habitant à l’ouest du nord du Mississippi, que d’autres tribus vendaient comme esclaves aux Français quand ils les capturaient.

La plupart des esclaves de l’île Royale appartenaient à la classe dirigeante et aux marchands. Les femmes s’occupaient des enfants et des tâches ménagères alors que les hommes travaillaient au jardin, étaient responsable des animaux, du bois de chauffage, etc.

Famille acadienne propriétaire d’esclave

Les premiers gouverneurs de la colonie, tels que Costebelle, Saint-Ovide de Bouillant et Isaac-Louis de Forant possédaient des esclaves, de même que de hauts fonctionnaires et des membres du Conseil supérieur. Plusieurs marchands avaient également des esclaves. L’un d’eux, Louis Jouet, en a eu 11 au cours des 30 années qu’il a vécu à l’île.

Peu d’Acadiens semblent avoir été membres de ce «club», sans doute parce qu’ils étaient trop pauvres. Par contre, Joseph Dugas et sa femme Marguerite, déménagés à Louisbourg en 1722 de Nouvelle-Écosse avait acheté un esclave en 1730 nommé Pierre Josselin. Joseph Dugas, qui fournissait le fort en bois et était assez prospère, voulait peut-être imiter ses voisins: six des 10 familles qui vivaient tout près avaient au moins un esclave. C’était un signe de réussite.

Trois ans plus tard, cependant, l’esclave de la famille Dugas meurt de la petite vérole à l’âge de 25 ans. La plus jeune de la famille Dugas, Jeanne, une autre résidente de la colonie qui sera désignée «personne d’importance historique nationale», n’a pas connu Pierre Josselin car il est mort lorsqu’elle n’avait que deux ans.

Mais Jeanne Dugas avait cinq lorsqu’une esclave est arrivée dans la famille qui vivait devant chez elle, de l’autre côté de la rue.

Marie Marguerite Rose

Marie Marguerite Rose est née en Guinée au début du 19e siècle. En 1736, elle devient la propriété de Jean Chrysostome Loppinot. On la dit âgée de 19 ans. On ne sait pas son nom d’origine, ni comment elle a abouti à l’île Royale.

Jean Chrysostome Loppinot était greffier royal, conseiller et procureur. Il est né à Port-Royal, où son père, du même nom, avait été notaire, greffier et procureur du roi. Sa mère était acadienne: Jeanne Doucet. Sa marraine était Jeanne Thibodeau, épouse de Mathieu de Goutin, écrivain du roi et lieutenant-général civil et criminel.

Marie Marguerite Rose devait s’occuper des tâches ménagères et des enfants. Son maître et l’épouse de celui-ci, Marie-Madeleine Boitier, avaient alors deux enfants. Ils en auront dix autres.

Deux ans après son arrivée, Marie Marguerite donne naissance à un fils – Jean François, qui devient automatique lui aussi un esclave. Sur le document du baptême, on indique que le père est inconnu.

En 1745, après la première chute de Louisbourg, les Loppinot vont en France, à Rochefort, et emmènent Marie Marguerite et son fils. Tout le monde revient à l’Île Royale en 1749, après la rétrocession de la colonie.

En 1751, le malheur frappe: le fils de Marie Marguerite Rose meurt dans des circonstances inconnues. Il avait 12 ou 13 ans.

Puis, en 1755, après 19 ans de servitude, cette esclave née en Guinée est affranchie. La même année, elle épouse un Mi’kmaq, Jean Baptiste Laurent. Le couple loue la moitié d’une maison située juste à côté de la famille Loppinot. Dans ce logement à deux pièces, le couple aménage une taverne et une auberge.

Marie Marguerite et Jean Baptiste semblent avoir été copartenaires dans cette entreprise. Le nom de l’esclave affranchie apparaît sur plusieurs reçus. Marie Marguerite avait visiblement acquis des notions de gestion et d’affaires. Elle avait un crédit, prêtait de l’argent et était acceptée dans la communauté. En fait, opérer une taverne était aussi un débouché qui avait été accessible pour femmes sorties de l’esclavage dans les colonies françaises dans les Caraïbes.

Malheureusement, Marie Marguerite Rose n’a pu jouir longtemps de sa liberté et de son indépendance. Elle meurt en 1757, à l’âge de seulement 40 ans, moins de deux ans après son mariage.

Elle a été parmi une poignée seulement de femmes noires esclaves à être affranchies dans la colonie. Le fait qu’elle soit devenue membre du groupe de commerçants de Louisbourg était un fait rare. Parcs Canada la qualifié de «première femme d’affaires noire dans l’histoire du Canada.»

Marie Marguerite Rose fait toujours partie de l’univers de Louisbourg. Une plaque résumant sa vie est érigée dans le lieu historique national de Louisbourg. Son personnage sillonne également les rues de la forteresse (photo) reconstituée.