Nous tirer vers l’avant*

Je zyeute le soleil tapi derrière un rideau de nuages gris fumée. Il s’est déguisé en pleine lune irradiant dans le smog de la nuit. Et je tombe sur ce poème de Georges Langford: «Ah! neigez, poètes! / Nous n’avons plus les hivers / Que vous voulez dire». Si vrai. Si beau!

Et je repense à la dernière chronique de Serge Comeau dans laquelle il fait scintiller si délicatement la lumière de février. Ça m’a remis un peu de lumière dans le cœur, justement.

Dans sa chronique, il explique notamment que chaque mois est son mois préféré. J’ai bien aimé cette générosité. Quoi qu’en début de chronique, il nous avait prévenu avoir un faible pour novembre… ce qui m’avait quasiment fait hurler de douleur! Le mois des morts me tue!

Et l’autre mois dont j’aime bien me débarrasser, outre décembre et janvier, c’est février… naturellement un autre mois préféré du chroniqueur. Je me suis dit: «Ah ben, là, s’il finit par me faire aimer février, ce sera un miracle!»

Et le miracle se fit quand j’ai lu: «la lumière de février nous tire vers l’avant».

Ben, le mozusse, il a réussi à faire briller la lumière de février devant mes yeux éblouis!

Nous tirer vers l’avant. C’est ce que j’avais besoin d’entendre.

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Aujourd’hui, je n’essaie pas d’écrire une chronique, je me contente de vivre. Il y a des moments où la tête et le cœur sont tellement enchevêtrés que l’on ne parvient pas à focaliser sur un point, comme j’avais appris à le faire, jadis, en méditant.

Depuis des mois, nous arpentons un univers sans queue ni tête, triste à force de ne pas être drôle. Un peu comme si nous étions des figurants dans une dystopie.

Une dystopie, selon la définition que propose Wikipédia est «un récit de fiction dépeignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’il est impossible de lui échapper et dont les dirigeants peuvent exercer une autorité totale et sans contraintes de séparation des pouvoirs, sur des citoyens qui ne peuvent plus exercer leur libre arbitre».

La pandémie que nous subissons, avec son lot de craintes et de contraintes, nous plonge quasiment dans cet univers qui fascine par son surréalisme.

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Étrange réalité qui incite même de bonnes âmes à se questionner sur la possibilité qu’on en vienne à devoir choisir qui, des vieux ou des jeunes, le personnel médical devrait-t-il choisir au cas où la pandémie s’aggraverait et que les soins intensifs soient pleins à craquer.

Quand j’entends des gens formuler des arguments pour justifier que l’on finisse par sacrifier les vieux malades, souvent des grabataires parqués dans des foyers de «soins», je capote.

Je capote sur le fait que l’on emmaillotte souvent cette forme perverse d’euthanasie sous des poncifs et des arguties du genre: la vielle personne a déjà vécu sa vie et le jeune a maintenant le droit de vivre la sienne. (Je résume, bien sûr.)

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Je capote, mais je ne suis pas surpris, pour parler franchement. C’est le même raisonnement tordu qui remet en cause, déjà, des dispositions de la loi sur l’aide à mourir. Dispositions jugées trop contraignantes par des proches de personnes en fin de vie, car on aimerait s’assurer que si, elle, la personne en fin de vie, n’est plus en mesure de donner son assentiment final à l’acte médical qui l’enverra au paradis, on pourrait «confier» cette décision ultime à un proche ou à un membre du personnel médical.

Bref, on pourrait disposer de la vie d’autrui comme bon nous semble, surtout celle des vieux parce qu’apparemment ils ne servent plus à rien.

Il suffit d’envelopper le «concept» de quelques euphémismes lénifiants censés présenter la chose comme un acte de compassion, et de bien ficeler le tout avec quelques expressions à résonance juridique, et le tour est joué!

Exactement le même raisonnement qui émerge de nos jours, comme une petite musique de fond, dans les médias à cause de la pandémie.

J’ai peur. Et j’ai honte.

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Voilà. Ce sont des idées comme ça qui m’énervent. Des questions que je me pose dès que je porte le masque, que mes lunettes s’embuent, que j’essaie de voir où je mets les pieds pour ne pas me retrouver avec une hanche fracturée.

Par moment, le confinement me coupe les ailes, me donne des «états d’âme», comme disait un ancien rédacteur du journal qui trouvait que j’étalais trop les miens dans mes chroniques. Eh ben, en ce jour de février 2021, je l’assume.

J’assume de vivre écartelé entre l’idée que parfois je fais rire le monde et que parfois l’humour ne me fait pas rire.

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Mais je tiens quand même à partager avec vous un de mes petits bonheurs intimes: Madame Béatitude.

Madame Béatitude, c’est une très vieille dame qui habite mon building.

Presque tous les jours, beau temps mauvais temps, je l’aperçois trottinant à pas de souris derrière sa marchette. Elle sort faire ses courses, elle revient. Rien de plus. Parfois, on entame la conversation. Elle tient à me parler français, puisant dans sa mémoire chancelante quelques mots appris jadis quand elle avait quitté sa Saskatchewan natale pour venir apprendre le français à Montréal.

C’est une femme indépendante. Très indépendante. Elle refuse qu’on l’aide avec les emplettes qu’elle trimbale avec sa marchette. Et elle sourit. Elle sourit tout le temps. Un sourire de pure béatitude. Comme si elle goûtait chaque minute, même celle où elle doit franchir avec grande difficulté l’embûche d’une motte de neige avec sa marchette. C’est Alice au pays des merveilles à 90 ans!

Je parle d’elle, parce qu’elle me montre, par son seul courage, sa seule détermination, qu’on peut continuer à sourire à la vie envers et contre tout.

C’est ce que je nous souhaite aussi. Dans nos bulles pandémiques comme dans nos fantasmes de lumière de ce février qui nous tire vers l’avant!

Han, Madame?

*Ce titre est emprunté à la chronique de Serge Comeau du 7 février: «La lumière de février».