Le dernier dictateur haïtien

Largement inconnu de la plupart des Haïtiens jusqu’à sa désignation par son prédécesseur, Michel Martelly, Jovenel Moïse a été faussement présenté comme un homme d’affaires à succès de la paysannerie haïtienne, donc non issu de la classe politique traditionnelle nationale.

Ce qui a néanmoins vite émergé, c’est le profil d’un pyromane et d’un autocrate, fonctionnant dans un univers politique parallèle. En 2018, un an après son installation, le gouvernement de Jovenel Moïse fait déjà face à une première vague de manifestations géantes à l’échelle nationale.

L’annonce de la hausse des prix des produits pétroliers (essence, diesel et kérosène) a été à l’origine de celles-ci. Les manifestants en ont également profité pour crier leur ras-le-bol face à la perception d’une corruption galopante, ainsi que face à l’incapacité de Moïse à résoudre les problèmes urgents du pays.

En guise de réponse, soixante-treize personnes (hommes, femmes et enfants) seront gravement blessées et torturées à la machette dans le quartier pauvre de La Saline à Port-au-Prince le 13 novembre 2018. Parmi les victimes, cinquante-neuf sont tuées et sept femmes violées. De nombreuses maisons seront été saccagées ou incendiées.

Des témoins ont accusé nommément deux hauts responsables gouvernementaux proches de Jovenel Moïse d’avoir été parmi ceux qui ont aidé à planifier le massacre de La Saline et d’avoir fourni des armes et des uniformes de police aux membres des gangs de la région.

En 2019, deux rapports accablants pour le chef de l’État haïtien sont rendus publics. Des juges ont trouvé que, en 2014, avant qu’il ne devienne officiellement candidat à la présidence, Moïse avait reçu plus de 1 million de dollars du gouvernement Martelly.

Ces fonds, issus du programme Petrocaribe du Venezuela, ont été alloués pour la construction et la réparation de routes dans la région nord du pays, mais qui ne seront jamais réalisés. Pire, les auditeurs gouvernementaux rapportent que Moïse avait été payé deux fois pour le même contrat, à la tête de deux compagnies fantômes.

À partir de février 2019, la fréquence et l’ampleur des manifestations antigouvernementales se sont considérablement accrues. Les écoles et les commerces sont fermés pendant dix jours et les transports publics ont généralement été interrompus. Dans le cadre d’un mouvement antigouvernemental dit «operation lòk» (lockdown), trente-quatre personnes seraient mortes et cent deux blessées.

Aujourd’hui, Jovenel Moïse fait face à une nouvelle vague de protestations populaires, alors qu’il tente de s’accrocher au pouvoir. Son mandat constitutionnel était censé se terminer le 7 février, mais il affirme qu’il court jusqu’en 2022. Il refuse ainsi d’appliquer à son cas une mesure qu’il a pourtant prise contre le Parlement haïtien devenu caduc en 2020, ce qui permet à Moïse de diriger depuis par décret.

Au cours des derniers jours, les Haïtiens sont descendus massivement dans les rues. Le pouvoir réprime violemment les manifestations, met en prison des figures de l’opposition démocratique et un juge éminent, et multiplie les menaces de répression.

«Tout citoyen haïtien est en danger», mettait en garde cette semaine l’écrivain haïtien Lionel Trouillot.

La remobilisation des anciennes forces armées haïtiennes et la création par Moïse d’un service d’intelligence opaque inquiètent particulièrement. Ils rappellent les «tonton macoutes» (milice) emblématiques de la dictature des Duvalier père et fils de 1957 à 1986. Moïse vient aussi d’envoyer à la retraite trois juges qui pourraient le remplacer à la présidence du pays.

Bien qu’une majorité d’Haïtiens s’oppose aujourd’hui à son maintien au pouvoir, Jovenel Moïse continue d’être soutenu par l’oligarchie haïtienne et Washington qui se sont traditionnellement opposés aux mouvements populaires en Haïti. Et se montrent généralement méfiants vis-à-vis de la gauche haïtienne, assimilée à une alternative chaotique.

Quant aux autres pays dits «amis d’Haïti» qui y sont influents (Canada, France, Espagne, Brésil, etc.), en refusant toujours de se désolidariser ouvertement de Jovenel Moïse, ils se sont rangés du côté du «consentement meurtrier» dont parle Albert Camus dans L’homme révolté. Ils disent soutenir de nouvelles élections alors que, en général, celles-ci font partie du problème plutôt que de la solution à la crise haïtienne.

En effet, la crise actuelle démontre avant tout la faiblesse des institutions démocratiques haïtiennes, l’absence d’une culture démocratique et de mécanismes de résolution pacifique des conflits politiques.

C’est pourquoi la communauté internationale devrait prendre acte dans l’urgence de l’inaptitude du président haïtien Jovenel Moïse à diriger et appuyer la mise en place d’un gouvernement de transition composé d’experts totalement indépendants et incorruptibles.

La tâche principale de l’équipe de transition serait d’organiser un dialogue national inclusif sur la gouvernance du pays, de préparer une nouvelle constitution et enfin d’organiser des élections pour un retour à la normalité démocratique.

Car, ce que les manifestants ont demandé lors des mobilisations, c’est un changement de cap radical. Et ce dont Haïti a surtout besoin aujourd’hui, c’est d’une refonte systémique. Et vite!