Port-Royal, 1710: «l’autre» Conquête

La chute de Port-Royal en 1710 n’était pas la première, mais elle sera la dernière. Par cette «conquête», le chef-lieu de la colonie française devient Annapolis Royal et l’Acadie, la Nouvelle-Écosse. La chaîne d’événements déclenchée par la prise de Port-Royal, et du traité d’Utrecht qui allait la confirmer, aboutira à la Déportation des Acadiens.

Dans l’ouvrage collectif The Conquest of Acadia, 1710: Imperial, Colonial and Aboriginal Constructions, de John G. Reid et al., dont l’historien acadien Maurice Basque, on qualifie cette conquête «d’importante», mais «ambigüe», dans le sens qu’elle n’a pas eu l’effet «décisif» sur la prise en main de la colonie acadienne comme la prise de Québec en 1759 allait avoir sur le Canada.

La prise définitive de Port-Royal était elle-même l’aboutissement de plusieurs tentatives dont la première remontait à près d’un siècle plus tôt. Huit ans après sa fondation, Port-Royal tombait une première fois en 1613 aux mains de Samuel Argall, venu de Virginie. L’Acadie est remise à la France en 1632. En 1654, Robert Sedwick parvient lui aussi à capturer Port-Royal. Il faudra alors 13 années pour que la France récupère Port-Royal et l’Acadie en 1667.

La prochaine attaque fructueuse en 1690 sera le début de la fin. Les colonies de la Nouvelle-Angleterre considèrent que la présence française au nord de ses frontières constitue de plus en plus une menace qu’il faut éradiquer.

William Phips, pour le compte du Massachusetts, réussit en deux jours à faire capituler Port-Royal, dont il détruit le fort. C’est ce même Phips qui, plus tard cette année-là, tentera de prendre Québec et qui se fera dire par Frontenac, à qui il demandait de capituler, qu’il lui répondrait «par la bouche de ses canons».

Au cours des 20 années qui suivent, les attaques contre Port-Royal et d’autres établissements acadiens vont se multiplier, surtout après le début de la guerre de Succession d’Espagne, en 1701.

Un nouveau gouverneur arrive en Acadie en 1706 en la personne de Daniel d’Auger de Subercase. C’est un officier aguerri qui a connu certains succès dans la défense de Plaisance, à Terre-Neuve, dont il était gouverneur. En 1707, le Massachusetts attaque de nouveau en envoyant mille hommes sous le commandement de John March. Subercase est pris par surprise. La supériorité de l’ennemi est de 4 contre 1. Mais March est peu habitué à la technique du siège et il commet plusieurs erreurs qui font échouer sa tentative.

Le gouverneur Dudley du Massachusetts est mécontent de cette défaite et il ordonne une nouvelle attaque cette même année. Cette fois-ci, Subercase est encore mieux préparé. Un nombre beaucoup plus élevé d’Acadiens ont participé à la défense du fort et c’est la victoire.

Cependant, la situation se détériore. Les échanges avec la Nouvelle-Angleterre qui permettent depuis longtemps aux Acadiens et aux troupes de s’approvisionner en biens de toutes sortes n’existent pratiquement plus. Subercase avait promis aux Acadiens que le roi allait les compenser pour leurs maisons brûlées et leurs autres pertes. Mais la guerre en Europe coûte très cher à la France. Le ministre de la Marine, Pontchartrain, écrit à Subercase que les coffres sont vides et que «le roi abandonnerait la colonie, si elle continue d’être autant à charge.»

Les Acadiens et les soldats se sentent abandonnés par Louis XIV. Le moral est à son plus bas, la discorde à son paroxysme. Le clergé et les officiers critiquent Subercase; celui-ci se plaint de ses officiers. Et en plus, une épidémie de fièvre pourprée fait des ravages dans la capitale de l’Acadie.

C’est dans ce contexte horrible que survient une nouvelle attaque en 1710.

Elle se préparait depuis deux ans. Samuel Vetch, un Écossais vivant au Massachusetts, s’était rendu à Londres pour se défendre – avec succès – d’accusations de commerce illégal avec l’Acadie, dont des armes. Vetch propose alors à la cour un ambitieux plan de conquête de toute la Nouvelle-France. La reine Anne approuve «cette glorieuse entreprise» et lui donne le grade de colonel, ainsi que la promesse de le nommer gouverneur du Canada en cas de succès.

Vetch s’associe à Francis Nicholson, ancien lieutenant-gouverneur de la Virginie. Nicholson dirige des troupes sur terre jusqu’au lac Champlain, dans le but d’être positionné pour attaquer Montréal. Vetch de son côté doit commander une flottille vers Québec. Mais l’expédition maritime est annulée en raison des exigences de la guerre en Europe.

À son tour, Nicholson se rend en Angleterre pour faire approuver une expédition plus réduite sur Port-Royal et l’Acadie uniquement. Il obtient le feu vert et on le nomme commandant en chef de l’attaque. Il retourne à Boston en mai 1710 avec 500 fusiliers marins. Avec les troupes de Vetch, c’est environ 2000 hommes qui débarquent finalement près de Port-Royal le 23 septembre. En raison de l’état de ses hommes et de la colonie, Subercase se résigne rapidement à capituler.

Au départ, les nouveaux maîtres des lieux accordent aux Acadiens la permission de partir d’ici deux ans. On verra par la suite que peu le feront, Soit par choix, soit parce que les embûches posées par les dirigeants eux-mêmes les empêcheront. Un serment d’allégeance aux monarques anglais est également exigé. C’est une autre histoire…

La Conquête de 1710 allait marquer, grâce à une certaine stabilité, le début d’une croissance économique et démographique inégalée pour les Acadiens, ce que l’historienne Naomi Griffiths a qualifié d’«âge d’or» de l’Acadie. Mais au final, la transformation définitive de la colonie française en «Nova Scotia» signifiera pour le peuple acadien le drame, l’écartèlement et la perte d’un pays.