C’est son ami Zoël qui m’a appris son décès. Samedi dernier, le premier appel de ma journée m’annonçait le départ du père Maurice Leblanc. J’ai pensé au deuil de la communauté acadienne de la Nouvelle-Écosse, des anciens du collège de Bathurst et des Pères Eudistes. J’ai aussi refait le parcours qui m’avait mené jusqu’à chez-lui, il y a quelques années.

J’avais promis au Père Saulnier que nous irions visiter le Père Maurice à Pubnico-Ouest. Cet été-là, exténués des célébrations du 15 août, nous sommes partis en pèlerinage vers nos origines. Premier arrêt: Grand Pré. Le lendemain, c’est l’église et l’Université Ste-Anne qui nous font apprécier la vitalité de ces résistants français en terre d’Amérique. Mais il nous restait un autre monument à visiter.

Après quelques heures de route, nous y étions. En arrivant Par-en-Bas, nous avons réalisé la notoriété du Père Maurice. Perdus sur les caps et parmi les havres, nous avons dû nous arrêter et j’ai osé demander:

– Est-ce que vous savez, par hasard, où habite le père Maurice Leblanc?

– Bien sûr! Juste après le musée, à votre gauche.

En fait, la grande maison familiale qu’habitait le Père Maurice était comme une annexe du musée des Pubnicos. Les murs sont tapissés de toiles acquises au fil des ans, ou qu’il a peintes lui-même. Il y a des piles de livres sur toutes les tables. Le cabinet de son père, le médecin du village, est resté presqu’intact. Tant d’objets parlent de la vie d’une famille d’humanistes dont les membres ont consacré leurs vies pour faire battre le cœur de l’Acadie de la région d’Argyle.

Avec fierté, le Père Maurice nous a servi de la râpure. Autour de la table, les discussions ont commencé entre les confrères du collège. Ils se sont rappelés des souvenirs et ont parlementé sur l’événement-fondateur de 1755. Com­ment le qualifier: un grand dérangement? une déportation? un génocide? Ensuite, le dernier livre de Joseph-Yvon Thériault a alimenté les conversations autour d’Évangéline. De l’héroïne ils sont passés à la patronne et aux transformations dans les diocèses acadiens. Ce qui ressortait de ce parloir: l’amour de l’Acadie et le désir que d’autres prennent le relais des combats qu’ils avaient eux-mêmes initiés et menés.

Ce fut une école d’été pour moi. Une classe de maîtres. Le sujet du cours était le patrimoine. Dans ce mot, comme dans celui de patrie, il y a le latin «pater». Le patrimoine, c’est ce qu’on reçoit de nos pères (et de nos mères!) pour le transmettre à ceux qui viennent. Il n’est pas celui qui appartient au passé. Mais celui qui se vit au présent et qui est fidèle à l’avenir lorsqu’il garde présent ce qui a fait ses preuves hier. J’étais le disciple privilégié de maîtres du patrimoine dont l’expérience est un trésor qu’on a tendance à enterrer avant même d’inhumer leurs corps.

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Avec le départ du Père Maurice, c’est une page de notre histoire qui se tourne. En 1951, après ses études et son ordination, il arrive à l’Université du Sacré-Cœur de Bathurst. Il transmet son savoir qui étend ses racines jusque dans le vieux sol gréco-romain. Il va faire rayonner la culture française et acadienne dans une ville pas toujours réputée pour faire la belle part aux Acadiens. Ses origines néo-écossaises le rendent familier des défis et des luttes en milieu minoritaire.

Pendant ses 25 années à Bathurst, il va diriger des fanfares et des chorales. Il va organiser des concerts et des événements pour rehausser le niveau culturel. Son dévouement lui a valu plus que la dédicace d’une salle en son honneur; il a mérité le respect et l’amour de toute une génération.

De retour en Nouvelle-Écosse, il va continuer son œuvre de transmission à travers ses nombreux engagements. Dans les organismes acadiens et dans les paroisses, il occupe une place unique. Autant à l’aise dans le chœur d’une église que dans les espaces publics, il fait valoir ses convictions. Pour lui, le sacré et la culture se complétaient harmonieusement; pas de ruptures entre l’un et l’autre. Jusqu’à tout récemment, il faisait du ministère à l’Île Surette et aux Buttes-Amirault. Il aimait son monde et les gens le lui rendaient bien.

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Le Père Maurice participait à nos retraites presbytérales. C’est la dernière fois que j’ai eu une conversation avec lui. Chaque fois, il s’informait de l’état de la culture chez-nous, des artistes de la relève à surveiller, des anniversaires à célébrer.

Lorsqu’il était avec nous, le chef de chœur n’était jamais loin. Il était normal de le voir diriger le presbyterium dans des envolées folkloriques lors du repas festif. Les années avaient fait de lui une icône qui incarnait le meilleur de l’héritage culturel de l’Église et de l’Acadie de la Nouvelle-Écosse. Son regard vif, sa démarche claudicante et son esprit éveillé suscitaient l’admiration.

Entre ses doigts, il y a longtemps eu la baguette du chef du chœur. Ensuite, le pinceau pour colorer ses toiles. Aujourd’hui, il nous remet sa plume pour continuer à écrire une histoire dans laquelle il a laissé des passages mémorables. À nous de poursuivre.

Fort_Port-Royal
Port-Royal, 1710: «l’autre» Conquête