Quand l’idéologie l’emporte sur la raison

Dans son Discours sur l’état de la province présenté le 10 février dernier, Blaine Higgs nous a encore une fois rappelé que, sauf pour son rêve de révolutionner l’industrie mondiale de l’énergie nucléaire à partir de son arrière-cour à Saint-Jean, son unique obsession est d’équilibrer les livres immédiatement et à tout prix.

En effet, durant l’évènement, le premier ministre a répété à n’en plus finir qu’il n’avait nullement l’intention de délier les cordons de la bourse pour faire face aux défis du Nouveau-Brunswick.

Ce fut le cas notamment pour les soins de santé. Interrogé sur la façon dont il allait s’y prendre pour remplir son engagement de réduire de moitié le nombre de Néo-Brunswickois sans fournisseur de soins primaires, le premier ministre a trouvé refuge dans un jargon technocratique qui lui est familier, soulignant essentiellement la nécessité d’en faire plus sans dépenser davantage.

Certes, améliorer l’efficience dans la prestation des soins de santé doit être une priorité. En tant que vision globale pour l’avenir du secteur, cela nous laisse cependant sur notre faim. Et c’est là que le bât blesse: en définissant à peu près tous les enjeux de politique publique comme un problème qui ne demande qu’à être «optimisé», Higgs fixe son regard sur l’arbre qui cache la forêt.

Le gouvernement du Nouveau-Brunswick—faut-il le rappeler—a passé la dernière décennie à rendre son système de santé plus «efficient». Si l’on tient compte de l’inflation générale et du vieillissement de la population, la province dépense maintenant significativement moins dans les soins de santé qu’il y a dix ans. De fait, son «progrès» serait tel qu’au dire de la ministre Shepherd, le Nouveau-Brunswick aurait maintenant le système de santé le plus efficient au pays.

Si les soins de santé coûtent maintenant moins cher, cela ne veut pas pour autant dire qu’il se soient améliorés. Bien au contraire, au cours de la dernière décennie, le Nouveau-Brunswick a connu l’une des pires détériorations dans les temps d’attente pour des procédures comme les arthroplasties de la hanche et du genou. Selon les plus récentes données, seulement 47% de ces interventions seraient pratiquées dans les délais recommandés, comparativement à 72% à l’échelle nationale.

Il est bien connu que l’obstacle central à la réduction des temps d’attente pour de telles interventions est le manque de lits d’hôpitaux. À son tour, cet état de choses est intimement lié au fait que trop de personnes âgées se morfondent dans les hôpitaux par manque de places dans les foyers de soins. Et, comme nous le savons tous, la situation qui prévaut dans nos foyers de soins est en grande partie causée par un manque chronique de personnel.

Contrairement aux pénuries qui sévissent dans les professions exigeant une longue formation comme le personnel infirmier ou encore les médecins, on pourrait sans doute recruter bien davantage de gens pour travailler dans nos foyers de soins si seulement les conditions de travail, y compris les salaires, étaient meilleures. Or, Higgs ne croit pas que les gens qui oeuvrent dans nos foyers de soins soient sous-payés.

Ce n’est bien sûr pas que dans les soins de santé qu’Higgs refuse de délier les cordons de la bourse. Interrogé sur les investissements «intelligents» que pourrait faire son gouvernement pour relancer l’économie, le premier ministre n’a même pas daigné en identifier un seul.

Au moment même où à peu près tous les dirigeants mondiaux s’entendent sur la nécessité d’investir pour éviter des dommages irréversibles à leurs économies et où près d’une entreprise néo-brunswickoise sur cinq envisage la possibilité de fermer boutique, la réponse du premier ministre en dit long sur son entêtement idéologique.