Nouveau puritanisme langagier

Pas de changement de calendrier en vue? Je pose la question tout bonnement, en ce 24 février, car, par deux fois déjà, on a changé de calendrier un 24 février! La première fois, pour adopter le calendrier Julien, en 45 avant vous-savez-qui, et la deuxième fois, en 1582, sous le pape Grégoire XIII.

Très avant-gardiste, le pape en question avait lancé cette idée du calendrier grégorien dans une bulle! La bulle Inter gravissimas qui veut dire «Dans le gros gravy», si je me souviens bien de mes cours de latin.

Aujourd’hui, heureusement, les bulles ont été recyclées par des zouaves bureaucrates qui les recommandent pour combattre le mozusse de virus.

Je vous l’ai déjà dit: toutte est dans toutte!

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Certes, la pandémie n’est pas réglée, beaucoup s’en faut!, mais je prophétise que ça va finir par finir, cette épreuve planétaire. Peut-être est-ce un microscopique brin de printemps qui bourgeonne invisiblement dans mon cœur?

Faut dire que mars frappera bientôt à nos portes les bras chargés de soleil, et que même si une hirondelle ne fait pas le printemps, je commence à me sentir comme le chat qui attend l’hirondelle en question…

Mais en attendant ce magnifique 1er mars annuel qui, dans mon cœur, sonne comme mon jour de l’An intime, (c’est lundi prochain, yéé!), ma rue avec ses débris de congères, ses restants de mottes de glace grises et sales, a des allures de paysage postnucléaire. C’est vraiment très inspirant, surtout à compter de 20 heures, quand la noirceur est venue et que le couvre-feu enveloppe les parages d’un silence lugubre.

Bon, ok, je retire le mot «inspirant» et je le remplace par le mot «catastrophique», plus en phase avec l’air du temps. Après tout, on est en état d’urgence sanitaire, la planète est enfirouapée dans une pandémie, on fait dur, on fait pitié.

On est victime, quoi! Au secours!

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J’ai changé le mot car c’est très en vogue présentement de rebaptiser les gens, les situations, les choses pour éviter d’avoir à les nommer par leur nom. Oui, de nos jours, il est de mise de faire semblant de parler de quelque chose en parlant d’autre chose, ou de mettre carrément des mots à l’index. Bref: de censurer la parole publique.

Au début, on s’en est peu aperçu. Un mot par-ci, un mot par-là, on épouillait le vocabulaire, souvent inconscient qu’on procédait ainsi par souci d’une forme de néo-moralité sémantique. Autrement dit: on faisait semblant de parler laïc, mais en faisant la morale!

Puis, ce «parler laïc» s’est dogmatisé. Il est devenu une idéologie linguistique.

En réalité, ce n’était pas très nouveau, car, lorsque j’étais gamin, il y avait aussi certains mots qu’on ne devait pas prononcer sous peine de péché mortel; surtout des bouts de chair pourtant essentiels à la survie de l’espèce humaine!

Notre époque permissive aidant, on enseigne maintenant religieusement ces mots aux enfants, tout en essayant de les protéger contre d’autres vilains mots qui passent un mauvais quart d’heure.

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Prenons le mot «race». On l’avait chassé parce qu’on avait fini par apprendre et comprendre qu’il n’existait qu’une seule et même race: la race humaine. Le racisme n’avait plus de légitimité. Et pour cause!

Mais ses repousses ont grandi et de nouveaux mots ont fait leur apparition: racisé, racialisé, racisation. Pour accompagner ces nouveaux drageons du mot «race», pour les éclairer d’une lumière contrastante, on a dû créer le concept de «blanchité» et, par ricochet, l’expression culpabilisante de «privilège blanc».

Ces mots permettent d’indiquer subtilement à notre interlocuteur que tout en désignant une personne par la couleur de sa peau, on n’est vraiment pas raciste. Mais vraiment pas. Et qu’être blanc, c’est louche.

Et tout ça nous a menés à mettre à l’index le fameux «mot en N».

Le célèbre écrivain haïtien-québécois Dany Laferrière, l’auteur de «Comment faire l’amour avec un mot en N sans se fatiguer» a eu bien raison d’affirmer que ce mot n’est une insulte que dans la bouche d’un raciste! Et que cette mise à l’index est d’une «hypocrisie insondable», comme le sait quiconque a entendu parler de Léopold Senghor, d’Aimé Césaire, de Frantz Fanon.

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Ce phénomène est un effet pervers de la rectitude politique et de son corollaire, la bien-pensance. Apparemment, il serait né dans de grandes universités progressistes où l’on formaterait des milices de la langue et de la pensée dont les objurgations seraient régurgitées sur la place publique où tout un chacun peut se servir à sa guise et sans discernement.

C’est là aussi que fleurissent les théories de genre et d’identité sexuelle fort controversées; là également que l’on voit apparaître des concepts comme l’orthographe inclusive qui exige impérativement une écriture non genrée. Par exemple: étudiant.e.s, travailleur.euse.

Pas facile à lire, pas facile à écrire. Et laid.e à mourir.

Paradoxe: plus on essaie de se convaincre que l’on vit dans une société inclusive, plus on différencie les gens en éminçant leur identité, comme des rondelles d’oignons!

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Je ne suis ni contre l’évolution de la langue, ni contre celle des rapports humains, mais je ne peux que froncer un sourcil dubitatif devant nos tentatives si laborieuses et si illusoires de forcer la fleur à grandir en tirant sur sa tige.

Et je me désole devant l’extrême soumission des médias traditionnels aux exigences clamées haut et fort dans les médiaux sociaux par des groupuscules s’exerçant à ce que d’aucuns appellent la tyrannie des minorités.

Issu d’une génération qui a envoyé promener l’autorité et les soutiens-gorges, nourrie d’un syncrétisme spirituel on ne peut plus inclusif, je suis interpellé par ce qui ressemble à un nouveau puritanisme langagier corrosif, prélude à une pensée unique qui serait aussi calamiteuse pour l’humanité de demain que la détresse environnementale actuelle est en passe de le devenir.

Malgré les coupes à blanc, on n’est pas sorti du bois!

En attendant, je ne sais plus ce que je souhaite le plus: le printemps ou le vaccin!

Han, Madame?