Les origines multiples du nom «Acadie»

La plupart des livres sur l’histoire de l’Acadie commencent en traitant de l’origine de son nom. Énormément de choses ont été écrites sur le sujet et il semble que le débat ne soit pas encore tout à fait clos.

Il y a deux écoles de pensée sur la question: la thèse «Verrazano» et la thèse autochtone.

Les deux sont avancées depuis le milieu du 18e siècle pour la première, et la première moitié du 19e siècle pour la deuxième.

L’Arcadie antique, bucolique

L’opinion voulant que l’Acadie tire son nom de l’ancienne contrée grecque louangée pour sa beauté qu’était l’Arcadie remonterait à 1750. Dans le livre A Genuine Account of Nova Scotia, d’un auteur inconnu, on peut lire (traduction libre): «Lorsque les Français ont pris possession du territoire, ils l’ont appelé L’Acadie, en référence à l’Arcadie du Péloponnèse grec.»

De nombreux historiens et auteurs, anglophones comme francophones, allaient avancer la même hypothèse et celle-ci est encore largement répandue aujourd’hui.

Mais comment l’Arcadie grecque, européenne, est-elle devenue l’Acadie, nord-américaine? La clé de cette transition selon cette hypothèse repose en la personne de Giovanni da Verrazzano. L’Italien, explorateur en mission pour le compte de la couronne française, a longé la côte du continent nord-américain en 1524, de la Virginie jusqu’au Cap-Breton (certains disent de la Floride jusqu’à Terre-Neuve).

Comme tout bon explorateur, Verrazzano nomme les territoires qu’il rencontre. À son retour, il écrit un compte-rendu de son voyage au roi François 1er et mentionne une région correspondant au nord de la Virginie et du Maryland «quale batezamo Archadia per la bellaza de li arbori», c’est-à-dire: «que nous avons baptisée Archadie vu la beauté de ses arbres».

Portrait de Giovanni da Verrazano selon Francesco Allegrini. – Archives

Plusieurs auteurs croient que Verrazzano a été influencé dans ce choix par l’un de ses compatriotes italiens, Jacoppo Sannazzaro, qui avait écrit 20 ans plus tôt Arcadia, un livre mélangeant la prose et la poésie (prosimètre), évoquant l’Arcadie grecque, et qui a fait sa renommée.

En 1524, un cartographe italien, Giacomo Gastaldi, inspiré du voyage de Verrazzano, inscrit «Larcadia», à peu près au même endroit où l’explorateur avait identifié son «Archadia».

La thèse autochtone

L’expert géographe Alan Rayburn, dans un ouvrage très détaillé sur la question paru en 1973, soutient que la première référence à une origine autochtone au nom «Acadie» remonte à un texte intitulé A general description of Nova Scotia publié en 1823, d’un auteur anonyme. On mentionne dans cet ouvrage le nom Mi’kmaq de Shubenacadie. D’autres renchériront pour expliquer que le mot, ou le suffixe Mi’kmaq «akade» signifie un emplacement, un endroit, et que les expressions «Cadie» et «l’Acadie», sont des dérivés de ce mot autochtone. Ce suffixe est présent dans d’autres noms de lieux, dont Tracadie, qu’on trouve dans les trois provinces maritimes.

Il est intéressant de voir que plusieurs auteurs suggèrent différentes origines autochtones pour le nom Acadie. L’Italien Eugenio Vetromile, devenu prêtre au Maryland et missionnaire dans la région du Maine, chez les Abénakis, dit croire d’abord qu’Acadie provenait de deux mots de cette tribu, soit «aki» et «adi» signifiant «terre des chiens». Puis, après plus de recherches, il en vient à la conclusion qu’il est «plus naturel» de faire remonter Acadie au mot Mi’kmaq «academ», signifiant «habiter» ou «vivre».

Le père Pacifique de Valigny, missionnaire français chez les Mi’kmaqs dira de son côté que le mot à l’origine du nom Acadie est «algatig», voulant dire plus précisément «campement ou village». On fait aussi beaucoup mention du suffixe malécite «quoddy», comme dans le nom de la tribu Passamaquoddy, qui aurait pu se modifier pour aboutir à «Acadie».

Cette explication se retrouve dans plusieurs livres d’histoires et autres textes sur la question.

Attaque en règle contre la thèse autochtone

L’historien et cartographe néo-brunswickois William F. Ganong va carrément démolir toutes les hypothèses entourant une origine autochtone au nom Acadie. Il va y consacrer quelques textes dans la revue Mémoires de la Société royale du Canada vers la fin 19e, début 20e siècle.

En étudiant les anciennes cartes de l’Amérique du Nord, Ganong démontre qu’au fil du temps, Archadia, puis Larcadia se transforment en Arcadia, Laccadie, Cadie et désignent des emplacements de plus au plus au nord pour atteindre les provinces maritimes actuelles.

En 1603, l’explorateur Champlain, dans un rapport, fait usage du nom «Arcadie» pour désigner une grande région incluant ce qui deviendra la Nouvelle-Écosse. Cette même année, le roi Henri IV, par deux lettres patentes au sieur Pierre Dugua de Mons, l’établit en tant que «lieutenant général pour peupler et habiter les terres, côtes et pays de l’Acadie et autres circonvoisns».

L’universitaire américain Ernest H. Wilkins a compilé 14 documents datant de 1603 à 1605 sur les activités de de Mons, dans lesquels «L’Acadie» apparaît 12 fois, «La Cadie» six fois, «Lacadie» et «Lacadye» deux fois chacun et «Cadie» une fois. Wilkins avance que les pêcheurs bretons seraient peut-être à l’origine de la disparition du «r» de l’Arcadie.

Ganong concluera en 1917 que «la coïncidence serait trop extraordinaire qu’Arcadia soit inscrit sur les cartes de l’époque aux côtes à l’ouest du golfe du Saint-Laurent, et que Champlain aurait obtenues des Mi’kmaqs le suffixe Acadie, l’aurait transformé en Arcadie et l’aurait rattaché précisément à la même région.»

L’opinion de Ganong fait encore autorité, mais comme tout en histoire, le sujet pourrait encore faire l’objet de débats.