C’est drôle un arc-en-ciel!

La censure a fait un autre dégât collatéral: le fou du roi de «Tout le monde en parle», Dany Turcotte. Transparence oblige, je précise que je le considère comme un ami, donc que je n’ai pas l’intention d’en rajouter sur son cas. Toutefois, je pense sincèrement que sa dernière blague, celle qui a fait déborder le vase, même si elle n’était pas sa meilleure, n’était pas non plus l’injure du siècle.

C’est devenu un lieu commun de dire que le temps n’entend plus à rire comme naguère. J’ai parfois l’impression que nombre d’internautes se transforment en surveillant du discours public. On guette le mot, le commentaire, la blague qui fournira un prétexte pour exercer son «droit de censure» sur le voisin.

Bien sûr, on exigera des excuses. Mais, encore là, à force de les voir se multiplier dans les médias, les excuses ont de moins en moins d’effet rédempteur.

Justement, pas plus tard qu’hier, j’entendais le maire de New York, Bill de Blasio, argumenter que les excuses que le gouverneur de New York, Andrew Cuomo, a présentées à la suite d’allégations d’inconduite sexuelle, ne sont pas suffisantes, qu’il en fallait plus. Bientôt, on va exiger que les «accusés» se flagellent sur la place publique. Dans dix ans, on ressortira les bûchers.

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Dit comme ça, ça paraît simple. Mais il m’a fallu me livrer à quelques contorsions sémantiques pour arriver à écrire ces précédents paragraphes en essayant de ne froisser personne, de ne pas jeter d’huile sur le feu, de me tenir à carreau, quoi!

Ainsi, à titre d’exemple, dans la première ébauche de cette chronique, j’avais écrit que «la censure a fait une autre victime». J’ai remplacé le mot «victime» par l’expression «dégât collatéral», parce que j’ai pensé que certains pourraient estimer que Dany Turcotte n’est pas une victime, vu que c’est lui qui aurait insulté un citoyen qui, lui, était bel et bien une victime, victime d’une bavure policière en plus, ce qui ajoute une couche de lourdeur victimaire à l’affaire.

J’y ai déjà fait allusion quelques fois: le concept de «victime» a la cote. Il donne du pouvoir. Et certains abusent de ce pouvoir. Car c’est grisant de savoir qu’en quelques clics vindicatifs on puisse s’attaquer aux puissants, aux vedettes, aux leaders d’opinion, aux patrons, aux voisins et à tous ceux dont la bouille nous énerve.

Ce n’est pas un jugement que je veux porter ici, c’est un constat. Je veux simplement mettre en lumière un fait sociologique qui a débuté lentement, presque discrètement, il y a au moins une dizaine d’années, et qui devient de plus en plus une mesure de la vie qui bat. Une jauge de l’air du temps.

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Et l’humour dans tout ça?

Sans revenir sur la blague infortunée de mon ami Dany, il me semble que l’humour est également menacé par la bien-pensance. On ne peut plus rire de tout, et je crains que bientôt on ne pourra plus rire du tout.

Quand je m’aventure sur ce terrain, j’ai toujours en tête l’effroi quasi physique que j’ai ressenti quand j’ai appris qu’en Afghanistan, à l’époque des talibans, les femmes n’avaient pas le droit de rire. Incroyable!

On oublie trop facilement que des choses qui nous paraissent absolument normales, courantes, ordinaires, puissent être perçues sous d’autres cieux comme choquantes, irrévérencieuses et même blasphématoires. On rit pu!

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Le mot qui me revient le plus souvent en tête quand je pense à ce débat public (qui n’en est pas vraiment un, puisque c’est un dialogue de sourds), c’est le mot «outrecuidance».

L’outrecuidance, c’est une confiance excessive en soi, souvent exprimée avec arrogance.

Et je trouve que la bien-pensance, avec sa vision moralisatrice du discours public, fait dans l’outrecuidance. C’est elle, la bien-pensance, qui décide maintenant ce qui est bien dit et ce qui ne l’est pas. Pire: c’est elle qui décrète avec arrogance le bon usage des mots en nous disant quels mots on ne peut plus utiliser et quels mots on doit maintenant employer.

Ça revient à jeter sa langue aux poubelles, en donnant à quelqu’un l’autorité de nous amputer, souvent sans ménagement, d’une part vitale de notre identité.

Pas pour moi, merci.

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La parole, et à plus forte raison la parole publique, exprime l’être que nous sommes. L’être incomplet, l’être en marche, l’être en chantier. Nous n’arrivons jamais au bout de notre être. Nous le cherchons, même inconsciemment, dans nos mots, dans nos métaphores, dans nos monologues intérieurs, dans nos blagues et même dans nos prières.

L’humour n’est que le coup de pinceau dont on badigeonne une idée pour la raviver un brin, tout en soulageant notre être, cet être toujours en devenir, qui avance à tâtons, cherchant des repères et croyant avoir trouvé une crique où jeter l’ancre, le temps que la blague fasse son effet.

Puis, la blague s’évanouit, disparaît à jamais dans la nuit des temps. Comme une bulle de champagne qui monte le long d’une flûte un jour de fête. Et il reste la parole, les mots, la langue.

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Tout ça pour vous dire que j’ai un peu de difficulté avec l’humour, ces temps-ci. C’est peut-être dû aux effets sociaux pervers qu’imposent la pandémie et les mesures prises pour la terrasser. Mais je ne jetterais pas l’anathème à quelqu’un pour une blague ratée.

En fait, cela m’amène à me censurer aussi. Et possiblement une bonne partie d’entre vous, lecteurs zé lectrices, car nous sommes tous dans le même bateau, ballotés par la même mer écumeuse, zyeutant le large pour y entrevoir la terre ferme, celle qui portera nos pas dès que nous serons à quai.

On prendra alors un grand respire et on se tapera de grands éclats de rire. Comme si l’on avait enfin pu mettre la main sur un bout d’arc-en-ciel, constatant, ébloui, que, finalement, c’est drôle un arc-en-ciel!

Han, Madame?