Marie-Madeleine Maisonnat, entre le lys et le lion

Fille d’une Acadienne et d’un corsaire français, épouse d’un officier des troupes britanniques et mère de 13 enfants, dont trois filles qui s’uniront avec des hauts placés dans l’administration de la Nouvelle-Écosse. De par ses nombreux liens avec «l’ennemi», Marie-Madeleine Maisonnat a eu de l’influence dans la colonie britannique, et même une certaine autorité.

Les parents de Marie-Madeleine Maisonnat faisaient partie des cercles influents de l’Acadie coloniale: sa mère, Madeleine Bourg, était la sœur du notaire, député et procureur du roi Alexandre Bourg. On dit de son père, Pierre Maisonnat, dit Baptiste, qu’il était un «corsaire de renom». Il était aussi bigame et le mariage avec la mère de Marie-Madeleine sera annulé, car il avait une autre femme en France.

Madeleine Bourg épousera Pierre LeBlanc alors que Marie-Madeleine est âgée d’environ de deux ans seulement. C’est dans cette maisonnée acadienne que celle-ci grandira.

À l’âge de 15 ans, Marie-Madeleine assiste à la prise – une autre – de Port-Royal. Mais cette fois-ci, la conquête est définitive. Mais elle semble bien s’y accommoder, puisque l’année suivante – elle a 16 ans – elle épouse le lieutenant William Winniett, qui faisait partie des troupes de Francis Nicholson ayant capturé la capitale de l’Acadie.

William Winniett serait né en France de parents huguenots. Comme bien d’autres Français protestants, sa famille a trouvé refuge en Angleterre. En 1710, à l’âge d’environ 25 ans, il part de Londres pour l’Amérique. C’est au Massachusetts où il se portera volontaire pour faire partie de l’expédition contre Port-Royal. L’année suivante, il épouse Marie-Madeleine devant l’aumônier protestant de la garnison. Il quitte l’armée et devient le plus important marchand et propriétaire de navires de la capitale – renommée Annapolis Royal – et certains disent de toute la colonie.

William s’est bâti une solide entreprise marchande avec ses entrées à Boston et des liens avec les établissements acadiens plus haut dans la baie de Fundy et à Canseau, près de l’île Royale (Cap-Breton). On dit que Marie-Madeleine était très impliquée dans les affaires de la famille. Elle le sera aussi plus tard dans la vie politique à Annapolis Royal. William devient même membre du conseil colonial dans les années 1720.

En contrepartie, les origines acadiennes et françaises de Marie-Madeleine compliquent les rapports de son mari avec certains membres des autorités coloniales. Le lieutenant-gouverneur Armstrong veut à un certain moment lui interdire l’accès à la garnison.

Marie-Madeleine Maisonnat va vivre un grand drame en 1741, alors que son époux va mourir noyé dans le port de Boston après être tombé du navire dans lequel il arrivait pour faire des affaires. Elle devient veuve avec 13 enfants et en situation financière difficile. L’administrateur de la Nouvelle-Écosse de l’époque, Paul Mascarene s’occupera d’inciter les débiteurs de William Winniett à payer leurs dettes.

Le statut social de Marie-Madeleine se rehausse lorsque trois de ses filles épousent des personnages importants d’Annapolis Royal. Anne se marie en 1726 avec Alexander Cosby, officier né en Irlande, qui deviendra lieutenant-gouverneur de la capitale de la Nouvelle-Écosse et membre du conseil de la colonie. Une autre fille, nommée Marie-Madeleine, épouse en 1744 Edward How, officier de milice et membre du conseil colonial. En 1750, How accompagne le nouveau lieutenant-gouverneur Charles Lawrence dans la région de la pointe Beauséjour pour y établir un fort qui portera le nom de fort Lawrence. Alors qu’il effectuait une démarche «parlementaire» envers les représentants militaires canado-français qui occupaient la région, on tire sur How et il en mourra.

Mais l’alliance la plus importante et cruciale pour la famille Winniett est celle contractée par Élizabeth qui s’unira avec John Handfield. Nous y reviendrons.

Dans son volumineux journal qui a été publié, l’officier britannique John Knox, qui a passé quelques années en Nouvelle-Écosse et a pris part à la bataille des plaines d’Abraham lors de prise de Québec, souligne avoir reçu l’assurance «que cette bonne dame a véritablement présidé des conseils de guerre dans le fort» et qu’elle ordonnait parfois la libération de soldats incarcérés pour négligence. Comme on l’a vu, trois de ses gendres étaient membres du conseil colonial, et son mari défunt y avait aussi siégé.

Lorsque survient la Déportation en 1755, le commandant responsable de l’opération à Grand-Pré n’est nul autre que John Handfield. Contrairement à ses collègues comme Monckton à Beauséjour, il utilise la méthode douce, ayant des liens familiaux avec plusieurs Acadiens. Il réussit à en convaincre plusieurs qui s’étaient enfuis à revenir pour être embarqués sur les navires.

Maurice Basque et Josette Brun, qui se sont penchés sur la neutralité de certaines Acadiennes, soulignent dans un texte que ces unions avec des officiers britanniques n’ont pas amené la famille Maisonnat-Winniett à «bouder» leurs proches acadiens. Marie-Madeleine, selon les deux historiens, «aurait profité de son influence sur certains membres du conseil de la Nouvelle-Écosse afin de protéger les intérêts de sa famille élargie coincée entre les rivalités impériales françaises et britanniques.»

On comprend ainsi pourquoi John Handfield a permis à Jean-Simon LeBlanc, demi-frère de Marie-Madeleine et donc son oncle par alliance, d’être déporté quelques mois plus tard que les autres et qu’il se soit assuré que la famille ne serait pas séparée une fois rendue au Massachusetts.

Cette histoire rappelle que l’histoire de l’Acadie ne se résume pas toujours à «eux» contre «nous». Les liens ont été parfois complexes.