Une épine dans le pied de Poutine

Alexeï Navalny incarne aux yeux de la plupart de ses concitoyens russes comme dans une frange importante de l’opinion internationale le dissident ingénieux, confronté à l’épreuve d’un pouvoir post-totalitaire, entre l’impératif de réinventer la démocratie et un ordre national fondé sur des valeurs libérales.

D’où son militantisme rappelle parfois les actions de l’homme de lettres et de théâtre tchèque devenu président en 1993, Vaclav Havel, qui a conduit son pays vers la démocratie à travers une «révolution de velours».

Même s’il n’a encore rien fait de comparable, le courage de Navalny est exemplaire. Il a été arrêté à son retour en Russie à la mi-janvier après cinq mois passés en Allemagne, où il y était soigné pour un empoisonnement en août, vraisemblablement par des agents de Poutine.

Il s’attaque aujourd’hui avec une rare véhémence à son ennemi juré. Nvalny affirme que le parti «Russie unie» de Poutine regorge d’«escrocs et de voleurs» et accuse le président de «sucer le sang de la Russie» par le biais d’un «État féodal» concentrant le pouvoir au Kremlin.

Une récente vidéo sur YouTube intitulée «Palais de Poutine» révèle un vaste palais de luxe sur la rive de la mer Noire. Offert présumément à Poutine par de riches associés, ses facilités comprennent une patinoire, un casino et un vignoble.

Le Kremlin a qualifié les révélations de Navalny de «pseudo-enquête» et Poutine l’a personnellement qualifiée d’«ennuyeuse», niant ces allégations. L’homme d’affaires milliardaire Arkady Rotenberg, l’un des amis les plus proches de Poutine, déclarera plus tard que le palais lui appartient.

Il reste que la vidéo a été visionnée plus de 100 millions de fois. Des dizaines de milliers de manifestants se sont récemment mobilisés à Moscou, et des dizaines d’autres dans les grandes villes russes, dont Saint-Pétersbourg et Vladivostok.

Depuis qu’il est devenu une figure centrale de l’exécutif russe en 1999, Poutine exerce un contrôle infaillible sur les institutions russes (parlement, justice, médias) qui lui a permis de se maintenir au pouvoir. Les dissidents politiques sont contraints de quitter le pays, tenus à l’écart ou tout simplement tués.

Poutine ne sait à l’évidence que faire de Navalny, âgé de 44 ans. En 2013, celui-ci a inspiré des manifestations de masse qui ont contraint les autorités russes à le libérer, au lendemain de sa condamnation à cinq ans de prison.

À la suite de sa prochaine condamnation, il a refusé de se conformer à une peine illégale d’assignation à résidence, puis a emmené la Russie devant la Cour européenne des droits de l’homme et a gagné.

Trois développements récents concourent à donner un mordant particulier à sa croisade contre Poutine. Premièrement, les conditions de vie des Russes stagnent depuis au moins une décennie, alors que la popularité de Poutine se fondait sur une augmentation massive du revenu des ménages et une forte baisse de la pauvreté au cours de sa première décennie au pouvoir.

Deuxièmement, après un règne sans partage depuis 26 ans d’Alexandre Loukachenko, les récentes manifestations au Bélarus voisin ont enhardi l’opposition russe. Troisièmement, la décision de Poutine de modifier la Constitution pour lui permettre de se présenter à nouveau en 2024 et en 2030 a déçu de nombreux jeunes Russes qui désirent un changement politique.

Poutine est-il pour autant réellement menacé? Après sa condamnation, Navalny a fait l’objet d’une nouvelle controverse sur les propos xénophobes qu’il a tenus dans le passé, et qu’il n’a pas désavoués.

Des vidéos datant de 2007 montrent en effet qu’il comparait les conflits ethniques à de la «carie dentaire» et «les immigrants aux cafards». Amnesty International a d’ailleurs révoqué son statut de «prisonnier d’opinion».

D’aucuns doutent que les Russes voteraient majoritairement pour Navalny lors d’une élection présidentielle. Les manifestants contre Poutine sont issus d’une coalition hétéroclite, comprenant des libéraux, des socialistes radicaux, des communistes et toute sorte de nationalistes. Ils sont, pour ainsi dire, moins unis par allégeance politique à Navalny que par leur opposition commune au Kremlin.

Poutine reste populaire, en particulier auprès des Russes plus âgés. Navalny en est parfaitement conscient. Il a lancé un appel au «vote intelligent», une stratégie électorale encourageant les Russes à voter pour tout candidat viable qui n’est pas membre du parti au pouvoir Russie unie.

Mardi, l’administration Biden révélait une série de sanctions imposées à des responsables et entités russes proches du président Poutine, en réponse à l’empoisonnement et à l’emprisonnement de Navalny. L’Union européenne avait déjà dévoilé des sanctions similaires.

Joe Biden n’oubliera toutefois pas que la véritable compétition stratégique se fait plutôt avec la Chine. Se focaliser sur Moscou permettrait à Pékin de consolider sa position. Des sanctions trop sévères pourraient précipiter définitivement Moscou dans le giron chinois.

Sacré dilemme!