C’est le 33e voyage de François hors de l’Italie, son premier depuis novembre 2019. La pandémie a bousculé le plan de ses visites pastorales. Resté au Vatican depuis des mois, il a entamé hier un voyage historique en Irak. C’est le seul pays biblique à ne pas avoir été visité par un pape. Jean-Paul II avait vivement souhaité y aller en 2000, mais la situation géopolitique l’avait fait reculer.

Après des mois à réconforter et affermir la foi via des écrans, François rencontrera des chrétiens en personne. Mais il ne faut pas s’attendre à des foules. Pas seulement à cause des consignes, mais à cause du nombre restreint de chrétiens en Irak, à majorité chiite (l’un de deux principaux courants de l’islam). Dans ce pays, les chrétiens ne représentent qu’à peine 2% de la population, et leur nombre diminue d’année en année. Ce n’est pas exagéré de dire que François s’en va au désert: c’est le lieu choisi pour ce carême.

Les chrétiens d’Irak ont des origines lointaines. Dès l’an 70, une église est construite par la communauté fondée par l’apôtre Thomas. Cette «Église de l’Orient» sera le lieu de départ de plusieurs épopées missionnaires vers l’Asie. Lors de la conquête arabe au 7e siècle, les chrétiens étaient les seuls croyants. Après quelques siècles de cohabitation pacifique, la population chrétienne connut un déclin constant, fuyant les persécutions et les guerres.

+++

La préparation de ce voyage a commencé il y a plusieurs années. Avec des avancés et des reculs constants: l’État islamique a fait des ravages dans la population au cours des dernières années. Aux défis politique et sécuritaire s’est ajouté celui de la crise sanitaire. Tout au long de la préparation, l’incertitude amenait les organisateurs à se poser la question sur la pertinence de ce pèlerinage pontifical. Pourquoi mobiliser autant de ressources et prendre de si grands risques pour si peu de chrétiens?

Ce voyage s’inscrit dans le programme pastoral de François d’aller vers les périphéries. Depuis le début de son pontificat (qui est désormais plus long que celui de Benoît XVI), le choix de ses destinations en étonne certains. Il ne privilégie pas les pays majoritairement catholiques qui permettrait de grands rassemblements comme au temps du saint pape polonais. Depuis son premier déplacement à Lampedusa, François va à la rencontre des laissés-pour-compte et des minorités. En allant vers les chrétiens persécutés de l’Irak, il fait une visite de compassion. Mais il y a plus.

Le dernier texte majeur de François portait sur la fraternité. Il a insisté sur cette vertu à développer non seulement avec nos semblables. Pour lui, la fraternité universelle est nécessaire. Il n’hésite pas à emprunter des parcelles de la sagesse musulmane et à mettre en valeur son amitié avec des imams, notamment Ahmad Al-Tayyeb, avec qui il partage des convictions sur le dialogue interreligieux. En Irak, il rencontrera la plus haute autorité spirituelle du chiisme irakien, le grand ayatollah Ali Al Sistani. Cette rencontre montre l’ouverture aux autres religions que le pape souhaite.

+++

François tenait à aller en Irak pour rencontrer les autorités civiles à Bagdad, les autorités religieuses à Nadja et Mossoul, enfin la communauté chrétienne à Karakoch. Il voulait aussi se rendre à un endroit précis dans la ville d’Ur. Au temps biblique, cette ville faisait partie de la Mésopotamie. C’est la ville d’origine du patriarche Abraham. Samedi, le pape a d’ailleurs visité les ruines de cette ville antique et participé à une prière interreligieuse.

Pour les trois religions monothéistes, Abraham est le père de la foi en un Dieu unique. En dépit des clivages entre eux, Juifs, chrétiens et musulmans sont unis en ce patriarche. Dans les écrits sacrés, beaucoup d’événements sont racontés au sujet de Abraham. Il a beaucoup laissé à la communauté juive: de la circoncision au miniane, son héritage est immense.

Pour les croyants, Abraham est plus qu’un père. C’est un modèle de foi puisqu’il met sa confiance dans la parole divine en acceptant de marcher vers un pays qu’il ne connaît pas. Il est aussi un hôte qui a fait preuve d’une hospitalité légendaire. C’est sûrement au nom de cette hospitalité caractéristique des musulmans que François est accueilli comme un visiteur épris de paix.

Abraham est incontournable dans l’histoire des religions. En lui sont rassemblés plusieurs archétypes de monde de la foi. Pour raconter la vie de ce héro, ses fidèles ont probablement concentré en lui plusieurs éléments dans lesquels ils se reconnaissaient. Ils ont peut-être même ajouté plus qu’il n’y en avait. Comme on le fait pour les géants de notre histoire. Plus près de nous, je pense à Jackie Vautour. J’y reviendrai samedi prochain. D’ici là, bonne semaine.