Ces lectures qui nous hantent

Je ne sais pas si l’auteure Janine Messadié lira cette chronique, mais j’aimerais la remercier de m’avoir fait découvrir l’écrivain Tahar Ben Jelloun que j’aurais dû connaître depuis longtemps. Je vous propose donc de parcourir deux ouvrages sur l’œuvre de cet auteur franco-marocain plusieurs fois primé.

Lettre à Tahar Ben Jelloun, Janine Messadié

Pendant longtemps, Janine Messadié a été troublée par les mots de Tahar Ben Jelloun. Touchée par la dimension mystique de son livre Cette aveuglante absente de lumière (2001) qui traite de l’horreur du bagne marocain de Tazmamart, l’auteure d’Ottawa a eu envie de lui écrire. Elle nous livre donc un récit épistolaire dans lequel elle rend hommage au célèbre écrivain et parle de ce livre. «C’est venu comme ça par l’écriture avec une telle insistance, une telle ardeur, comme si les mots m’arrachaient de moi-même pour répondre à l’appel venu du fin fond du désert», explique l’auteure dans le prélude.

Au fil de cette longue lettre poétique d’une soixantaine de pages, inspirée par le roman de l’écrivain, elle nous révèle ses états d’âme et ses réflexions sur le monde, ses souffrances, ses absurdités, son inhumanité, mais aussi sa beauté. Un ouvrage qui conjugue ténèbres et lumière.

Même si sa lettre écrite à la première personne n’a qu’un seul destinataire, elle vise aussi un plus grand auditoire. Elle n’attend pas nécessairement de réponse, mais pose plutôt des questions sur l’évolution de l’humanité et notre rapport à la solitude, à Dieu, à la répression, la torture, les guerres. «Que faisons-nous de la haine des hommes qui se déchirent en toute conscience, oubliant la compassion, l’indulgence et même leur impuissance?», soulève-t-elle.

J’aime le genre épistolaire, nous offrant ainsi une vision personnelle et intimiste de l’auteur. Ce récit intense et poétique qui invite à la réflexion sur l’humanité nous donne aussi envie de découvrir les mots de Tahar Ben Jelloun et je salue sincèrement l’auteure pour avoir ouvert cette porte. (L’Interligne, 2021). ♥♥♥½

Le miel et l’amertume, Tahar Ben Jelloun

Il y a de ces livres qui nous hantent et nous marquent profondément et c’est le cas du plus récent ouvrage de Tahar Ben Jelloun paru en début d’années. Comme je l’ai mentionné plus tôt, j’ai découvert cet auteur grâce au récit de Janine Messadié.

Pour commencer mon périple littéraire, j’ai choisi son nouveau roman Le miel et l’amertume; une œuvre psychologique qui entre dans la vie intime d’un vieux couple ayant vécu une grande tragédie. Ce roman choral, dont l’action se déroule à Tanger au Maroc, traite de la complexité de la souffrance humaine comme j’ai rarement vu. C’est tellement bien écrit qu’on savoure chaque mot comme si c’était le dernier. Il y a longtemps que je n’ai pas lu une œuvre aussi bouleversante et pleine de vérités sur la condition humaine. C’est une histoire très sombre qui nous est racontée dans ce roman, mais elle n’est pas sans lumière.

Depuis le suicide de leur fille Samia, Mourad et sa femme Malika vivent reclus dans leur sous-sol de leur résidence à Tanger. Tout comme leur santé, leur relation s’est dégradée, venant même jusqu’à se détester profondément. Leur chagrin est immense et au fil des pages, on découvre le drame qui les habite. Au début des années 2000, Samia, 16 ans, s’est enlevé la vie après avoir été violée par un pédophile qui attirait les jeunes filles par leur désir de publier leurs poèmes. Samia n’a jamais raconté cette histoire à ses parents, préférant plutôt la consigner dans son journal intime. On découvre petit à petit son histoire et comment elle est morte ce jour-là.

Le miel et l’amertume c’est aussi un roman très critique à l’endroit du Maroc, de ses travers, de ses contradictions religieuses, politiques et de ses positions envers les femmes. La corruption est omniprésente. Même pour les personnes intègres comme Mourad, elle devient inévitable. La seule issue semble la fuite. On ressent aussi une certaine nostalgie de l’auteur évoquant l’époque plus glorieuse de la ville Tanger. La lumière dans ce récit viendra par Viad, un jeune mauritanien embauché par le couple. Il ramènera un peu de vie dans la maison.

Le drame de Samia s’inscrit tout à fait aussi dans le mouvement de dénonciation des agressions sexuelles, témoignant aussi de la difficulté de briser le silence. Même si c’est un roman qui est dur et exigeant, je vous le recommande puisqu’il nous amène à réfléchir sur l’humanité et il peut contribuer à faire avancer le monde. Tahar Ben Jelloun qui a publié de nombreux romans, essais et recueils de poésie a remporté notamment le prix Goncourt en 1987 pour La nuit sacrée. (Éditions Gallimard, 2021). ♥♥♥♥½