Sainte-Croix: l’an 1 de l’Acadie

Lorsque Pierre du Gua de Monts (ou Dugua, de Mons, etc.) arrive au Nouveau Monde au printemps de 1604 pour établir une nouvelle colonie, l’Acadie, le lieu d’établissement n’est pas défini. Il faudra quelque mois pour choisir un endroit, temporaire ou permanent. C’est presque le hasard qui amène l’expédition à prendre pied sur une petite île, près de l’embouchure d’une rivière, que de Monts nomme Sainte-Croix. Le début de la colonie acadienne sera, à l’image de son histoire, rempli d’épreuves.

Buste de Pierre Du Gua de Monts à Québec, par Hamilton MacCarthy

Né en Saintonge, une province du centre-ouest de la France, sur la côte atlantique, de Monts est protestant calviniste. Lors des guerres des religions, il se distingue en combattant pour Henri, roi de Navarre – également protestant – qui deviendra roi de France sous le nom d’Henri IV, moyennant une conversion au catholicisme («Paris vaut bien une messe», lui a-t-on, probablement à tort, attribué).

De Monts avait déjà traversé l’Atlantique lors d’une expédition à Tadoussac, en 1600, quand Henri IV lui accorde, en décembre 1603, deux lettres patentes, faisant de lui «lieutenant général pour représenter notre personne» dans un vaste territoire allant de la Pennsylvanie actuelle à Terre-Neuve, dénommé «la Cadie» ou «l’Acadie» dans les textes. Le but est de «peupler, cultiver», de chercher des mines d’or, d’argent et autres, mais aussi de «soumettre, assujettir et faire obéir tous les peuples de ladite terre».

L’aventure commence au printemps 1604. Au début mai, deux navires, le Don de Dieu et la Bonne Renommée partent de différents ports, avec en tout un peu plus de 100 hommes. De Monts est à bord du premier, en compagnie d’un certain… Samuel de Champlain, qui agit à titre de géographe.

Le Don de Dieu atteint le premier le littoral atlantique de la Nouvelle-Écosse actuelle, à un endroit que de Monts nomme La Hève (maintenant LaHave), près de la ville actuelle de Lunenburg. On se déplace quelques jours plus tard plus au sud dans une baie qu’on nomme Port-au-Mouton.

Pendant que de Monts y attend la Bonne Renommée, Champlain part avec quelques hommes dans un petit bateau explorer la côte. Il entre dans la baie Sainte-Marie actuelle, puis, plus loin, découvre une petite baie qu’il considère comme idéale pour établir une colonie et qu’il nomme Port-Royal. Il poursuit sa route et pénètre dans l’actuelle baie de Fundy, où il croit trouver des mines ou des dépôts de fer et d’argent.

Quand Champlain revient à Port-au-Mouton, la Bonne Renommée est arrivée. Après s’être ancrés à la baie Sainte-Marie, de Monts part sur les traces de Champlain avec celui-ci. Arrivé à la grande baie, de Monts lui donne le nom de baie Française; il aperçoit les mines ou dépôts de métaux, mais les trouve inexploitables.

Même si Champlain chante les louanges de la baie de Port-Royal, de Monts veut un endroit plus chaud où passer l’hiver. En juin, le groupe repart vers l’ouest. Le 24 juin, on passe l’embouchure d’une rivière que Champlain nomme Saint-Jean, en l’honneur de Saint-Jean-Baptiste, fêté ce jour-là.

Plus loin, au fond d’une baie (celle de Passamaquoddy), en haut d’une rivière, on trouve une petite île boisée. De Monts lui donne le nom de Sainte-Croix. La saison avance et de Monts décide que ce sera l’endroit idéal pour passer l’hiver et échanger avec les autochtones de la région, que les Français appelleront «Étchemins» (Passamaquoddy et Malécites).

Habitation île Sainte-Croix : Carte de l’établissement de l’Île Sainte-Croix, dessinée par Samuel de Champlain

Pendant que les hommes s’affairent à construire une douzaine de petites maisons autour d’une cour, une chapelle, un magasin, et à planter des jardins, Champlain explore la côte vers le sud avec quelques guides autochtones. Il n’ira pas plus loin que Pemaquid (environ à mi-chemin de la côte du Maine).

Puis arrive l’hiver. Non seulement les hommes de de Monts et de Champlain ne se sont pas bien préparés pour la saison froide (ils n’ont, par exemple, pas construit de caves sous leurs habitations où ils auraient pu protéger leur nourriture, leur vin, etc.), mais l’hiver sera particulièrement rude. Champlain racontera que la première neige arrive le 6 octobre et qu’un grand gel survient au début décembre, avec de forts vents. La couverture de neige au sol sera de trois à quatre pieds, et ce jusqu’à la fin avril.

On rationne le peu de vin qui n’a pas gelé. Des hommes doivent traverser la rivière chaque jour pour trouver du bois à brûler et de l’eau fraîche. Lorsque la condition de la couverture de glace rend la rivière infranchissable, les membres de l’expédition doivent boire de la neige fondue. On manque de bois.

Le scorbut fait son apparition dès décembre. Il se manifeste d’abord par un pourrissement des gencives et des dents branlantes. Puis, ce sont des douleurs aiguës au ventre. Champlain a déjà vu les ravages de cette maladie, sur le Saint-Laurent, mais il n’en connaît pas le remède. Bilan: environ 35 morts, soit plus du tiers de l’expédition. Le printemps permettra de sauver les nombreux autres frappés par la maladie.

Champlain partira à nouveau vers le sud avec à nouveau l’objectif de trouver un meilleur endroit où s’établir, sans succès. On reviendra donc à son idée première: Port-Royal.

La première tentative de colonisation de l’Acadie ne sera qu’un mauvais souvenir. Si Sainte-Croix, l’île, est devenue américaine, déserte et s’appelle maintenant Dochet, Sainte-Croix, la rivière, a survécu. Elle constitue une partie de la frontière sud entre le Maine et le Nouveau-Brunswick.