Le cinquième dimanche du carême est celui de la solidarité. L’organisme Développement et Paix sensibilise les chrétiens sur les besoins des populations les plus pauvres de la planète. Grâce à la campagne du «Carême de Partage», des projets humanitaires sont soutenus dans plusieurs pays de l’hémisphère sud.

J’éprouve parfois le sentiment que nous avons perdu cette sensibilité à l’égard des populations pauvres qui vivent loin de nous. Lorsque j’étais enfant, je me souviens que cette éducation à la citoyenneté du monde passait par les tirelires Unicef et les parrainages. Aujourd’hui, nous sommes davantage sollicités pour des œuvres locales. C’est bien! Mais cela ne devrait pas nous dispenser de l’aide aux périphéries du monde. Alors qu’une main s’ouvre pour aider celui qui est proche, l’autre peut être tendue pour soutenir celui qui est loin.

Si nous ne voyons plus la nécessité de l’aide au-delà de nos frontières, c’est peut-être parce que nous avons perdu la conscience que ces gens au loin sont aussi des frères et sœurs. La dernière encyclique du pape (déjà perçue comme son testament spirituel) veut nous faire sortir de notre endormissement: «Les apports mutuels entre pays finissent par profiter à tous (…) ou bien nous nous sauvons tous, ou bien personne ne se sauve.» (Fratelli Tutti, no 137)

Les organismes humanitaires travaillent avec les Églises de l’hémisphère sud. Des partenariats sont créés pour mener à terme des projets en éducation et en santé. Parmi ces bénéficiaires de l’aide internationale, certains se voient appelés un jour à quitter leur milieu d’origine pour venir vivre chez vous et prêter main-forte à notre propre développement. Ils apportent un regard sur un monde et un art de vivre qui nous enrichit. J’ai vécu cela au cours des derniers mois.

+++

Il y a presque deux ans, Mgr Jodoin m’a demandé (ainsi qu’aux communautés chrétiennes d’ici) d’accompagner deux jeunes prêtres du Nigéria afin qu’ils puissent éventuellement servir dans des communautés d’ici. Ce que nous avons vécu s’approche de la «gratuité fraternelle» dont parle François: nous avons beaucoup donné sans attendre quelque chose en retour. Ce sont d’ailleurs d’autres communautés qui bénéficieront de leur ministère: Peter Aloo nous a quittés pour être pasteur à Miramichi; Godwin Obike se prépare aussi pour une mission ailleurs.

Ils sont du Nigéria, un pays en croissance avec beaucoup de richesses naturelles. Il en est de même pour leur Église qui vit une expansion rapide. Là-bas, des paroisses sont créées et des communautés nouvelles voient le jour. Parmi celles-ci, il y a la congrégation des Fils de Marie Mère-de-Miséricorde à laquelle ils appartiennent.

Ils sont arrivés chez nous avec la vitalité de leur jeunesse et la ferveur des missionnaires. Ils avaient des responsabilités importantes chez eux: directeur de l’école secondaire et curé. Ils ont tout quitté. Avant le départ du Père Godwin, j’ai osé le questionner sur ses deux premières années ici: ses perceptions, ce qui l’a aidé, ce que nous aurions pu faire mieux, etc.

À plusieurs reprises, il m’a parlé du climat. C’est presque un traumatisme: le froid paralyse. Il peine à pouvoir entretenir une conversation ou faire une activité dehors: l’hiver, il passe d’un intérieur à un autre. Il a la nostalgie de la socialisation extérieure à longueur d’année.

Il y a aussi le choc culturel. Lorsqu’ils sont arrivés ici, c’était la première fois qu’ils quittaient l’Afrique. Un premier pas dans l’Occident appris à travers les livres et les réseaux sociaux. Pour amortir le choc, une structure d’accueil est une bouée de sauvetage. Des bénévoles du milieu paroissial deviennent essentiels pour donner des conseils, pour faire connaître les services, pour aider à l’apprentissage de la langue et de la culture locale.

Et le choc ecclésial. Habitués à chanter et à danser avec des centaines d’autres jeunes pour louer Dieu, les voilà devant des assemblées clairsemées et vieillissantes. Les places vides de nos églises les interpellent: que faire pour être proche des autres? Ils reconnaissent le zèle de ceux qui sont demeurés les fidèles des assemblées dominicales. Ils cherchent à faire plus.

+++

Ces prêtres missionnaires chez nous m’enthousiasment. J’admire leur détachement: ils laissent derrière eux une famille, un pays, une Église locale. Renonçant à regarder en arrière, ils sont disponibles pour la mission. La plupart mettent de côté leurs préjugés; ils arrivent ici avec leur jeunesse et leurs forces vives.

Leur simple présence donne à notre Église une saveur universelle qui s’affadit lorsque nous demeurons entre nous. Je leur en suis reconnaissant. Cette gratitude ne m’empêche pas d’avoir certaines inquiétudes. Pour eux, mais aussi pour notre Église. Je suis préoccupé de leur intégration. Souvent, l’urgence des situations ecclésiales fait en sorte qu’ils sont précipités dans des postes de responsabilités pour lesquelles une préparation en bonne et due forme me semble souhaitable.

Et pour notre Église, je m’inquiète du délai qu’on s’accorde pour renouveler ses structures. La présence des prêtres missionnaires est une solution facile pour garder en place un appareil surdimensionné pour la pastorale actuelle. Ces prêtres aident à maintenir un système paroissial qui aurait besoin de s’adapter à la nouvelle réalité. À ce niveau, nous ne pouvons pas critiquer la générosité de ces prêtres venus d’ailleurs, mais notre inertie et notre manque d’audace pour vivre l’Église autrement. Mon espérance: ils pourront nous aider à faire ce virage. À condition d’accepter, comme eux, de changer nos manières de faire et de penser. Pour le Père Godwin, le secret de la réussite pour avancer, c’est d’avoir un esprit ouvert. Si c’est vrai pour lui, ça l’est aussi pour nous!

Carte de l'île Sainte-Croix : Carte de l'île Sainte-Croix dessinée par Samuel de Champlain
Sainte-Croix: l’an 1 de l’Acadie