Sous un palmier virtuel

DIMANCHE. La chaleur s’est enfin montré le bout du nez. Quand je dis «chaleur», faut le dire vite, tout est relatif. Je n’attends rien de moins qu’une vraie bonne canicule d’enfer pour être enfin rassasié. Je veux des palmiers dans ma rue!

De l’autre côté de ma rue, un cardinal turlutait à tue-tête. On aurait dit une audition pour Ze Voice! Je fus le seul à me retourner.

Pendant un moment, il fut même accompagné d’une chorale de moineaux piaillant à qui mieux mieux, possiblement pour remercier le soleil trônant en majesté dans l’azur comme un despote éclairé de la Renaissance. Rien de plus revigorant que le chant choral un dimanche banal à Montréal!

Finalement, tout cela m’a mis en joie, et j’en ai profité pour remettre à plus tard la corvée de la vaisselle de la veille, me disant que j’aurais le temps de voir venir, de toute manière, et que si la vie me quittait avant, je mourrai heureux de ne pas avoir gaspillé mon ultime soupir à laver de la vaisselle!

Gagnant-gagnant, quoi!

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Devant chez moi, des badauds se promenaient. Mais un grand nombre faisaient fi du masque sanitaire qui nous sert de scapulaire buccal depuis des semaines.

De là à présumer qu’ils sont anti-masque, il n’y a qu’un pas. Et de là à présumer qu’ils sont donc des adeptes des théories de complot, il y en a un autre que je franchis allègrement d’un saut de biche, en levant le fly!

Dire que ce sont des inconscients relève d’un euphémisme qui n’arrive même pas à exprimer le danger qu’ils font courir à tout le monde, en premier lieu aux personnes qui leur sont les plus proches et qu’ils devraient chercher à protéger s’ils les aiment vraiment.

Mais de cet «amour», on peut douter, quitte à créer une autre théorie du complot. Oui, c’est un complot pour nous faire mourir!

Ah! Les voilà bien démasqués les sans-masques!

Zut. Je rentre bouder!

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LUNDI. Bon, enfin, un semblant de vraie chaleur! Le beau temps revient, tous les espoirs confinés bourgeonnent, les palmiers poussent dans ma tête comme des pissenlits, le temps est à l’amour!

Tout le monde tout nu! (Ok, je garde mon monokini. Promis.)

Mais entre-temps, pimp la chaleur, ö Seigneur!

Parlant d’espoir, en ouvrant la télé ce midi j’avais l’espoir que les nouvelles résonneraient comme un beau printemps fringant s’exhibant dans le cosmos, mais pas de chance: on parlait encore du mozusse de virus, car cette embellie ne l’a pas empêché de continuer à répandre sa mauvaise influence sur la planète. On s’en souviendra!

Mais je n’ai pas pris le temps de faire l’addition des décès, des hospitalisations, des soins intensifs, des contaminés, des dépistés, des remis, des vaccins commandés, des vaccins reçus, des doses administrées…; j’ai préféré passer à la musique, en l’occurrence de la house qui chill et fait bouger le popotin, veux, veux pas.

En ces temps aux relents pénitentiels, c’est une forme de cardio circonstancielle virtuelle, essentielle entre le présentiel et l’absenciel!

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Non, mais, en finira-t-on jamais avec cette épreuve démentielle?

La réponse est: oui, bien sûr.

Tenez, par exemple, la peste bubonique – qui a décimé l’Europe au Moyen-Âge, causant 25 millions de morts – a bien fini par s’éteindre!

On y associe beaucoup saint Roch, grand thaumaturge de l’époque, qui aida bravement les pestiférés et attrapa lui-même la peste, dont il fut guéri. Miraculeusement, on s’en doute.

En passant, il est un saint patron des apothicaires et on le fête le 16 août… le lendemain de la fête nationale de l’Acadie! Pensez-y, il pourrait être aussi efficace que deux Tylenol extra-fortes le lendemain de la veille!

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Cela dit, la peste noire n’avait pas mis un terme définitif au phénomène de la poignée de main, molle ou vigoureuse, entre personnes de bonne volonté, puisqu’elle était toujours en vigueur au moment de notre pandémie.

Idem en ce qui a trait à la bise. La peste n’a certes pas empêché qui que ce soit, surtout dans les pays latins, à y aller à fond la caisse depuis avec les bisous, certaines régions frônçaises y allant même d’une quadruple bise, tandis que les Russes, slaves orientaux, ne se gênaient pas pour s’embrasser sur la bouche!

Ö feux sauvages, à l’abordage!

En Amérique états-unienne, ce fut une tout autre histoire: la poignée de main est surtout une transaction commerciale! Quant à la bise, il vaut mieux l’oublier là-bas si vous ne tenez pas à ce que l’on vous colle une belle grosse lettre de l’alphabet elgébété sur le front!

Là-bas, la distanciation sociale est un art de vivre. Plus on est loin de l’autre, plus on se sent proche de lui!

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La bise, au Canada, on ne semblait pas trop connaître ça non plus avant les années 1980.

Je me souviens encore avec effroi d’une rencontre fortuite, à Edmundston, à Noël 1965, avec mon père qui vivait à Montréal.

En lui donnant la main, je m’étais avancé spontanément pour lui faire la bise. Il m’avait repoussé brutalement en crachant que «deux hommes, ça s’embrassent pas»!

Tu parles d’un plan simple qui laisse des traces complexes!

Il paraît que la société a beaucoup évolué à ce sujet depuis. En Occident, du moins. On se croise les doigts!

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Enfin, l’important c’est qu’au Canada-français, possiblement sous l’effet civilisateur des multiples métissages culturels de notre psyché nationale, on a repris le goût de la bise millénaire, il y a une quarantaine d’années.

Qui sait? C’est peut-être grâce au fameux «peace and love» réclamant l’amour plutôt que la guerre que cette bonne vieille bise latine s’est refaufilée dans nos us et coutumes pour le plus grand bien de l’humanité!

«Pourvou qué ça doure», comme disait je ne sais plus qui. Surtout quand le mozusse de virus aura remballé ses cliques et ses claques et que le soleil aura à jamais repris sa place éternelle au zénith!

Dans l’attente, vivifiants lecteurs zé lectrices vivifiées, acceptez ce bouquet de bises spirituelles, sous un palmier virtuel!

Han, Madame?