Hymne à la création artistique

S’il y a une chose qui nous reste dans les temps difficiles, c’est bien l’imaginaire et la création. Les deux œuvres de cette chronique, l’une littéraire, l’autre musicale, évoquent la beauté, le pouvoir de l’imagination, les rêves et le bonheur d’être entouré des siens.

ABSENTE POUR LA JOURNÉE, Christiane St-Pierre

Pourquoi revenir sur ce roman paru pour la première fois en 1989 et réédité en 2015? Pour plusieurs raisons. D’abord, il est le livre vedette du club de lecture D’un océan à l’autre pour le mois d’avril et puis ce roman atypique me paraît tout à fait approprié en ce début de printemps. L’auteure de Caraquet nous propose une histoire qui fait appel au rêve se situant aux frontières du réalisme magique. Son héroïne, Mademoiselle Anita, une dame un peu excentrique, voyage dans les livres, lui permettant ainsi de faire rêver toute une communauté. L’action se déroule dans un village côtier qui n’est pas nommé, mais qu’on devine être situé dans la Péninsule acadienne.

Orpheline de mère, Anita a débarqué dans ce village avec son père. Celle qui a toujours vécu un peu en marge suscite à la fois la curiosité, l’admiration et l’envie. Au fil des années, elle tissera des liens avec des gens de la communauté. C’est qu’elle est dotée d’un pouvoir hors de l’ordinaire, celui de voyager sans se déplacer. Elle le fait grâce aux livres et à son imagination. De façon régulière, elle s’enferme dans une petite pièce de sa maison, entourée de cartes postales et de sculptures de divers pays, pour entreprendre ses périples à travers le monde. À son retour, l’excellente conteuse partage ses récits de voyage avec les habitants. Ceux-ci attendent avec impatience les histoires de Mademoiselle Anita. C’est comme si toute la communauté embarquait dans ce grand jeu sachant très bien qu’en réalité, elle n’a jamais visité tous ces endroits du monde. La romancière témoigne ainsi du pouvoir d’évocation de la littérature.

L’héroïne devient une source d’inspiration et de plaisir pour les gens de la communauté qui voudront à leur tour la célébrer. Anita qui a un mode de vie un peu hors norme pour l’époque ne passe pas inaperçue. Elle est également l’étrangère qui vient bouleverser le quotidien des villageois. Absente pour la journée c’est aussi une histoire d’amitié, d’amour sincère, d’entraide, d’esprit communau-taire, de différence et d’arts visuels.

Même si parfois les événements sont trop beaux pour y croire ou que certaines situations sont amenées de façon surprenante, il reste qu’on est séduit par l’univers qui nous est proposé. Ce que j’ai aimé notamment dans ce roman, c’est que tout n’est pas expliqué, laissant ainsi de la place à l’imagination du lecteur. Dans son analyse (complément au roman), la professeure Emmanuelle Tremblay souligne que ce roman représente un des jalons du développement de la littérature acadienne. Christiane St-Pierre, professeure à la retraite, a publié un recueil de nouvelles, du théâtre et deux romans. (Perce-Neige, 2015). ♥♥♥½

INCARNAT, Ariane Moffatt

Près de vingt ans après la sortie de son premier disque Aquanaute, l’auteure-compositrice-interprète québécoise nous propose un septième album de chansons originales intimiste. Une œuvre poétique à fleur de peau tout en délicatesse qui révèle la vulnérabilité de l’artiste.

Celle qui nous avait habitués parfois à des rythmes plus dansants, pop-électro, nous arrive avec un opus plutôt planant, dépouillé et très personnel. On est dans un autre univers que celui de son album précédent Petites mains précieuses ou encore de son projet en duo SOMMM. Il faut dire que chaque fois qu’elle entre en studio, cette artiste aux multiples horizons arrive à nous surprendre. Comme quoi les chemins de la création sont parfois imprévisibles.

Les 12 chansons ont été composées au cours de la dernière année sur fond de pandémie. Le premier extrait Beauté rend hommage à la création, tandis que l’on retrouve des pièces qui explorent la filiation, l’envie de voyage, le désir, l’amour et la nature. Incarnat, nom donné à une teinte de rouge clair et vif, évoque l’univers de l’artiste qui, malgré les inquiétudes, nous offre une œuvre empreinte d’espoir.

Au piano, viennent se greffer les cordes et les synthétiseurs.

Certaines pièces sont absolument magnifiques comme Décalage: «Mais dis-moi est-ce qu’il pleut là-bas dans ton paradis/Est-ce que l’horizon te sourit/Est-ce que dans tes pas, y a des bouts de moi….».

On y retrouve également la voix de l’auteure-compositrice-interprète française Lou Doillon sur la chanson Jamais trop tard. Très bel album plein de profondeur à écouter en boucle, Incarnat sort ce vendredi 26 mars. ♥♥♥♥