L’abbé Raynal: le défenseur français de l’Acadie

Prêtre jésuite, écrivain prolifique, penseur des Lumières, intellectuel, collaborateur de Diderot pour sa célèbre Encyclopédie, anticlérical, antiesclavagiste, anticolonialiste, l’abbé Raynal est considéré comme ayant contribué à préparer les esprits pour la Révolution française. Il a été beaucoup de choses, mais pour l’Acadie, il a surtout été l’un ou sinon le premier Français à dénoncer la Déportation; il est surtout à la source du mythe du peuple acadien pur et sans reproche.

Guillaume-Thomas Raynal est le genre de personnage qui fait la joie des biographes. Né en 1713, il a fait ses études religieuses chez les jésuites, où il est ordonné prêtre en 1733. Il quitte cet ordre en 1746 et est nommé curé de l’église Saint-Sulpice à Paris. Il n’y reste pas longtemps, ayant causé un scandale en inhumant des protestants en les faisant passer – contre rémunération – pour des catholiques.

Il quitte alors le sacerdoce et s’engage dans une longue carrière d’écrivain. Il est d’abord l’auteur de quelques livres à succès, notamment sur les Pays-Bas et le Parlement d’Angleterre, une commande du gouvernement français qui le nomme directeur de la revue Mercure à Paris.

En 1770, il produit l’œuvre de sa vie: Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes. En six volumes, l’abbé Raynal y dénonce la cruauté des nations européennes envers les peuples colonisés. Dans le volume six, Raynal se penche sur l’Acadie et le triste sort de ses habitants.

Pour Raynal, les Acadiens vivaient dans un monde idéal, presque parfait: «On ne connaissait pas la misère; et la bienfaisance prévenait la mendicité. Les malheurs étaient pour ainsi dire, réparés avant d’être sentis». Selon l’historienne Naomi Griffiths, Raynal présente les Acadiens comme un peuple «simple, pastoral, pieux, heureux, hospitalier, et presque exempt du péché originel».

Au 18e siècle, plusieurs intellectuels français, particulièrement Jean-Jacques Rousseau, croyaient qu’il devait exister quelque part un peuple plus noble que ceux en Europe, plein de vertus, surtout celles de la charité et de la chasteté. Pour Raynal, les Acadiens étaient ce peuple.

L’abbé Raynal ne se contente pas de louanger les Acadiens; il s’attaque à ceux qui ont voulu les détruire en tant qu’entité en les éparpillant des deux côtés de l’Atlantique: «L’Angleterre fit périr les Français neutres de l’Acadie pour qu’ils ne retournassent pas à la France. Et l’on dit ensuite que la politique et la société sont faites pour le bonheur de l’homme: oui, de l’homme puissant; oui, de l’homme méchant».

Les experts estiment que Raynal a puisé une bonne partie de ses connaissances sur les Acadiens et la Déportation dans le recueil d’un contemporain britannique William Burck (Burke): Histoire des colonies européennes dans l’Amérique, en six parties, dont seule la version française a survécu.

Selon Burck, les Britanniques, en expulsant les Acadiens, avaient été «contraints d’agir par nécessité» en raison de leur négligence dans la gestion de la colonie, notamment en ne les protégeant pas suffisamment contre les Mi’kmaqs et en ne fournissant pas de magistrats britanniques.

On dit aussi que Raynal est également influencé par l’intellectuel irlandais et député à la Chambre des communes, Edmund Burke, qui avait également contribué au recueil de William Burck. Edmund Burke partage avec ce dernier l’idée que la Grande-Bretagne avait échoué à son devoir de protéger les Acadiens et d’instaurer l’ordre dans la colonie. Et sans ordre, il ne pouvait y avoir de loyauté, selon lui.

Toujours est-il que les écrits de Raynal sur les Acadiens allaient créer des remous jusqu’en Nouvelle-Écosse. La publication d’extraits de son livre par un éditeur de Halifax a soulevé l’indignation du secrétaire de la colonie, Richard Bulkeley, et du juge en chef Isaac Deschamps. Les deux hommes ont répliqué, affirmant que Raynal ne cherchait qu’à attaquer le gouvernement britannique et qu’il se faisait le porte-voix des autorités françaises, ce qui était loin d’être le cas.

Selon un observateur de l’époque, Andrew Brown, ces deux hommes semblaient voir dans les écrits de Raynal une attaque personnelle. Richard Bulkeley était membre de l’administration de la Nouvelle-Écosse au moment de la Déportation. Il n’avait pris aucune part active à l’expulsion, mais en avait pris la défense par la suite, estimant qu’elle avait été nécessaire sur le plan de la stratégie militaire. Quant à Isaac Deschamps, il était en 1755 un marchand prospère. C’est lui qui a traduit aux Acadiens l’ordre de déportation lu par John Winslow dans l’église de Grand-Pré. Il allait aussi grandement bénéficier du départ des Acadiens en recevant une grande quantité de terres.

Toujours est-il que le livre de l’abbé Raynal – 30 éditions en furent faites – est mis à l’Index des livres interdits et que lui-même a été contraint de s’exiler pendant quelques années. Il revient en France à temps pour se faire élire pour représenter le tiers état aux États généraux de 1789, mais il refuse d’y participer. Sa renommée le sauve de la guillotine, mais ses terres sont saisies; il meurt dans la pauvreté en 1796.

Au siècle suivant, l’influence de Raynal va se faire sentir. Longfellow dira qu’il était l’un des deux auteurs dont il s’était le plus inspiré pour écrire son poème Évangéline.

Laissons le dernier mot à Robert Pichette qui, dans Le pays appelé l’Acadie, résume le tout : «Raynal exerça longtemps une influence considérable, tant chez les Français « de France » qu’au Canada. Il fut, indubitablement, le maître d’œuvre du mythe d’une Acadie bucolique, irréprochable, d’une véritable Arcadie.»